Petites histoires du GuateMaya (Partie 3)

Quand nous sommes arrivés dans le brouhaha et la foule du marché de la ville de Chichicastenango, nous avons dû nous défaire rapidement de notre habitude de calme et d’espace que nous offrait San Pedro la Laguna pour pouvoir affronter le marché et en profiter pleinement.

Tout était différent: les gens, les couleurs, la bouffe, la ville, les routes, les voitures, le bruit, les marchandises… TOUT! Nous avons d’abord commencé par errer dans les allées plus touristiques où toutes sortes de souvenirs étaient à vendre à tous les prix, avant de nous aventurer, un peu par hasard, dans le cœur du marché. Nous sommes arrivés au beau milieu de poules, de coqs, de poulets et de poussins, plus ou moins gras et plumés et de plus ou moins bonne condition, que des femmes essayaient de vendre à d’autre femmes venues acheter leur souper ou leur repas de plusieurs jours. Et ça tâtait le corps, le cou, ça soupesait la volaille, ça discutait, ça râlait pour finir par acheter ou non la tendre volaille qui n’avait, elle, pas son mot à dire bien évidemment. Car tout ce beau monde était vivant et BIEN VIVANT! Les poules se tenaient globalement tranquilles, entassées pèle-mêle dans des paniers en osier et les pattes liées entre elles par une corde; mais les poussins ne tenaient pas en place. Ils piaillaient et piquaient du bec, tentant de s’échapper de leur geôle. D’ailleurs j’en ai vu un réussir et, sans cœur, je l’ai dénoncé à son propriétaire qui l’a choppé de sa grosse main et fourré dans non panier rempli de dizaines d’autres poussins sans plus de ménagement… Je m’en suis voulue et, des remords au ventre, nous avons quitté la volaille pour nous retrouver… dans les légumes!

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Vente de poussins au marché de Chichicastenango – Guatemala

Ben les légumes, c’est pareil que la volaille: ça n’a pas son mot à dire, c’est entassé en montagnes un peu partout où le propriétaire trouve de la place et le principe d’achat est le même. Les gens se bousculent à travers les allées, crient, râlent, soupèsent la marchandise et finissent ou non par l’acheter. Une fois les achats effectués, les femmes (car ce sont surtout les femmes qui font le marché) mettent leur marchandise dans un immense tissu qu’elles portent sur leur dos, noué au niveau de la poitrine ou sur le ventre. Elles peuvent porter ainsi des kilos et des kilos de marchandise sur plusieurs heures…

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Femmes Maya portant leurs marchandises – Chichicastenango, Guatemala

Forts de toutes ces observations et pensant avoir compris la façon dont fonctionnait le marché, nous avons décidé de nous y mettre nous aussi. Je me suis aventurée la première dans les allées de fruits et légumes, soupesant la marchandise, cherchant à savoir les prix et inspectant la qualité des produits avant qu’Hugo me rejoigne. On a ainsi acheté des tomates, un concombre, des carottes et un ananas tout frais et bien juteux (épluché à la machette devant nos yeux) avec toute la fierté d’avoir accompli un grand projet!

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Les yeux rassasiés par toute cette vie grouillante, par toutes ces couleurs de fruits et de légumes gonflés de soleil, nous avons voulu remplir notre estomac en allant manger dans un des nombreux « comedor » du marché. Malheureusement cela c’est avéré être un échec cuisant (la bouffe était froide et de toute façon immangeable) et, le ventre en colère, on s’est dirigés vers le temple Maya situé en plein cœur du marché de Chichicastenango. Le temple Maya est en fait une église coloniale abritant des statues de différents saints de l’église catholique, Jésus sur sa croix et toutes sortes d’offrandes déposées au cœur de l’allée centrale, au pied des saints ou encore sur les marches, à l’entrée du temple. Les offrandes peuvent être des fleurs, disposées d’une manière bien précise autour des icônes adorées, de l’encens ou des fruits…

Nous nous sommes installés sur un banc du temple, à une dizaine de mètres de l’autel et avons observé la scène. Des femmes priaient à genoux devant l’autel en prononçant des prières chantées sur un ton monocorde et suppliant. Elles avaient les mains jointes devant leur visage, l’esprit, la voix et le corps entier perdu dans la prière, avançant puis reculant sur leur genoux, sans émettre un son de douleur ou montrer un signe de fatigue. Et quand leur prière était terminée, elles sortaient du temple à genoux, face à l’autel et à Jésus sur sa croix, sans jamais se retourner…

Pendant qu’on regardait ce spectacle, les yeux admiratifs et ahuris, un homme habillé de guenilles s’est approché de nous, nous suppliant de lui donner de l’argent. Nous avons tenté de savoir pourquoi et il nous a dit qu’il avait faim. Nous avions nos marchandises du marché dans notre sac, alors je lui ai proposé de lui donner quelque chose à manger ce qu’il a semblé accepter. Je lui ai présenté les premiers légumes qui étaient accessibles, deux tomates, qu’il a refusées avec mépris et colère, me frappant la main tendue vers lui et réclamant, avec du feu dans les yeux, encore de l’argent. Il devenait agressif. Nous n’avons pas cédé à sa demande. Il a fini par partir en prononçant des paroles qui devaient plus ressembler à des insultes qu’à des prières…

Nous et notre bouffe, avons quitté le temple Maya!

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Petit temple Maya – Chichicastenango, Guatemala

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Un peu plus tard, alors que nous remontions les allées touristiques du marché, que nous prenions des photos de toutes ces couleurs qui s’enflammaient devant nos yeux, j’ai senti l’ananas que je tenais à la main se faire tirer vers le bas avec quelque part une petite voix qui disait:

“Es para mi? Es para mi?

Un peu agacée, j’ai remonté mon ananas d’un coup sec pour le libérer de sa prise sans porter attention à la petite voix… D’un coup, l’ananas s’est carrément fait agripper et la petite voix, plus forte cette fois:

“Es para mi! Es para mi!

Cherchant à comprendre ce qu’il était en train de m’arriver, je baissai les yeux et tombai sur une petite fille de 5 ou 6 ans les mains plantées dans la chair de notre ananas tout beau, tout juteux, qui nous attendait pour le dessert du souper. Ne voulant pas perdre notre dessert je tirai d’un coup sec sur le sac plastique, tentant de libérer mon fruit des mains qui l’enserraient en disant d’un air agacé:

“No! No es para ti! Es para mi! Es mio!

Mais c’était sans compter sur la détermination de la petite qui a carrément planté ces dents dans le fruit, le regard levé vers moi avec la tête faisant un signe que oui, l’ananas EST pour elle. Essayant de reprendre mon calme, je lui ai demandé si elle avait faim et, toujours les dents plantées elle a fait oui de la tête. J’ai alors libéré ma prise et lui ait laissé l’ananas en lui disant que c’est pour le manger, par pour le jeter et que je compte sur elle pour qu’elle le partage avec d’autres qui ont faim.

Elle a fait oui de la tête et, l’ananas dans les mains, couru en riant rejoindre deux jeunes filles qui devaient bien avoir 12 ans, les bras pleins de marchandises, bien habillées et propres. La petite leur montra fièrement son trophée et les 3 se sont misent à rire discrètement.

L’ananas ne sera pas mangé… Pas pour le moment en tout cas…
Je leur lançais un regard enflammé quand Hugo, qui n’a pu voir que la fin de la scène, a attrapé la petite par le bras :

“Vas a compartirlo hein? Entiendes?

Les 3 filles souriant et pouffant légèrement ont acquiescé rapidement de la tête avant de partir en trottinant vers le cœur du marché, notre dessert à la main…

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A chichicastenango, nous avions du temps… Beaucoup de temps car nous étions arrivés aux petites heures du matin et le bus ne repartait pour Panajachel qu’en début d’après-midi. Nous avions laissé Jolly en lieu sûr à Panajachel afin de ne pas nous encombrer d’une auto dans un lieu aussi grouillant de monde que Chichicastenango. Du coup, après l’histoire de l’ananas, on a eu envie de tuer le temps en prenant une bière, calmement dans un petit bar local proche de l’arrêt du bus.

Nous sommes entrés dans une sorte de taverne où, à part les serveuses je me suis retrouvée être la seule femme. Mal à l’aise je n’ai rien voulu boire. Hugo s’est commandé une bière et nous nous sommes assis à une table libre afin de profiter ensemble de ce moment de paix!

Deux secondes plus tard, les deux gars de la table d’à côté se sont mis à nous parler et ont fini par nous inviter à leur table pour boire nos bières ensemble. Nous avons accepté avec plaisir l’invitation avant de nous rendre compte de l’erreur! Il était à peine 13h30 et ils étaient déjà bourrés comme des coins, les yeux plein de bière et les chandails crades de vomi ou de je ne sais quelle chose immonde.

…La bière d’Hugo est pleine, le bus ne part qu’à 14h… Le temps va être long!…

Et ça a été long, très long, trop long! On a tenté des conversations mais ils étaient tellement saouls qu’ils en oubliaient leurs pensées. Ils nous ont demandé au moins 10 fois d’où on venait, n’ont pas compris que nous parlions français et oubliaient nos noms toutes les 30 secondes! Ce qu’ils n’ont pas oublié par contre, c’est de nous demander 10 quetzales pour leur payer leur prochaine bière!

On a quand même appris, malgré tout le labeur de la conversation, que l’un était boucher et l’autre guide touristique… Le guide devait retourner au travail à 14h…

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Le lendemain, nous reprenions la route direction Antigua, la belle ville coloniale du pays et également patrimoine de l’UNESCO. Nous avions planifié de dormir au centre de la police du tourisme qui, selon nos informations, offrait un lieu sûr pour dormir.

Nous nous y sommes rendus et sommes tombés sur une sorte de terrain de camping gardé par la police et situé dans l’ancien hôpital de la ville qui avait été détruit par le tremblement de terre de 1976. En fait, on vivait carrément avec les policiers. On partageait les mêmes douches, les mêmes toilettes et le même lavabo. On pouvait donc apercevoir des policiers en serviette, des policiers en train de se laver les dents, des policiers laver leur linge à la main ou faire leur vaisselle! On a sympathisé avec l’un d’eux, Hector Morales qui fut celui qui nous a accueilli lors de notre arrivée sur le site. Lorsqu’il a su que j’étais française, il a tout de suite demandé qu’on lui fasse des pâtes à la française parce qu’il a toujours rêvé de goûter à la cuisine française. On a accepté avec plaisir même si on se demandait sérieusement ce que pouvaient bien être les « pâtes à la française »!

On a réfléchit à notre plat et, la veille de notre départ nous lui avons fait des pâtes à la carbonara, à la « Hugo et Elsa en voyage », constituées d’ingrédients très très locaux! Un oignon du marché, de la crème de lait de vache guatémaltèque, du jambon, des pâtes et du fromage du pays!

Nous attendions Hector vers 18h30 mais une demi-heure plus tard, n’ayant toujours pas de nouvelles de notre ami, nous avons signalé à ses collègues que ses pâtes à la française étaient prêtent et l’attendaient. Un quart d’heure plus tard, ne voyant toujours personne venir, nous avons commencé à souper tous les deux, un peu tristes et déçu de ne pas voir Hector avec nous.

Nous finissions notre repas quand une grosse moto vrombissante est venue se garer devant notre table, Hector sous le casque, le sourire aux lèvres et s’excusant de son retard. Il nous a rassuré sur le fait qu’il avait grand faim et qu’il était vraiment heureux de manger avec nous. Il s’est installé sur sa moto, a pris l’assiette qu’on lui servait et a commencé à manger, doucement d’abord puis plus rapidement ensuite avec des « mmmm » et des « wow » et des « muy rico » à chaque fourchetée. Il en a repris une deuxième assiette pleine, finissant le plat du même coup. Sa deuxième assiette a été plus longue à manger (il devait être rassasié) ce qui lui a permis de nous parler longuement de son pays, de son travail, de notre voyage, de notre vie, de la sienne, de ses enfants et de ses rêves de voyage qu’il ne pourra jamais réaliser. D’abord parce que l’argent est difficile à amasser et ensuite parce que les visas leur sont quasiment impossible à obtenir, trop coûteux et trop restrictifs. Il nous enviait Hector mais en même temps il nous respectait parce qu’il disait que ce voyage était le fruit de notre travail, de notre volonté et de notre courage. Parce qu’il était heureux que nous partagions avec lui nos photos de voyage, que nous lui montrions notre façon de vivre dans Jolly et que nous l’ayons invité à manger des pâtes à la française qui lui ont permis de voyager, l’espace d’une soirée, sans quitter sa moto… En 12 ans de travail au centre, ça ne lui était jamais arrivé.

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Hector Morales, notre ami policier – Antigua, Guatemala

Peu avant de partir, il nous a assuré que lorsque nous reviendrons à Antigua, nous y trouverons un ami, une famille et un toit pour dormir. Il nous a serré chaleureusement les mains et, avec de l’émotion dans la voix, nous a dit adieu avant de faire vibrer le moteur de sa moto, nous laissant seuls avec notre réalité et notre avantage d’être nés en France et au Canada…