Notre chemin des Incas jour 2/2

Si vous n’avez pas lu le début de l’histoire, il faut aller ici!

Après une nuit troublée par un orage d’une puissance rare, nous avons repris la route au petit matin, embarquant avec nous deux paysans, un homme et une femme en partance pour Moray et chargés comme des mulets. Il était à peine 8h30 quand ils nous ont demandé de les emmener avec nous. La femme était habillée d’une jupe plissée bouffante arrivant à mi molets, d’un pull en laine, d’un poncho et d’un chapeau haut de forme beige enrubanné de noir. Ses jambes étaient couvertes de longues chaussettes de laine ou d’un collant de la même matière. Ses pieds étaient serrés dans de petites chaussures noires délicates et ses cheveux étaient rassemblés en deux longues tresses qui lui tombaient jusqu’au bas du dos, rattachées par un élastique noir. Elle avait un visage expressif rempli de rides et un sourire un peu édenté, parfois timide, parfois franc. Elle était belle… L’homme qui l’accompagnait pouvait être son fils. Il n’avait pas une ride mais il n’était pas forcément jeune non plus… Il était habillé d’un ensemble de survêtement, les pieds dans des baskets et le visage enfoncé dans le col de sa veste. Il faut dire qu’il faisait froid et que la pluie menaçait de tomber à tout moment.

DSC_2772 Nos passagers de Maras, Moray – Pérou

Nous avons installé la dame à l’avant à côté de moi. Hugo et l’homme sont montés sur le toit de Jolly, faute de place à l’arrière. Nous avons levé le camp à 9 heures, empruntant la route escarpée et à flan de falaise de Moray. J’essayais de conduire avec la plus grande prudence du monde mais Hugo et son compagnon de fortune devaient s’agripper comme des fous à chaque virage pour ne pas basculer par-dessus bord. Ils avaient froid et pour couronner le tout, la pluie s’est mise à tomber, martelant leur visages et les vitres de l’auto. La dame avait froid et s’inquiétait pour les hommes… Moi aussi… J’ai allumé le chauffage et on s’est arrangé pour faire de la place sur les sièges arrières “hand-made” de Jolly. Hugo et l’homme s’y sont installés tant bien que mal et, tout le monde au chaud, nous avons continué notre route pour Moray… Moray, c’est un site archéologique Inca situé dans la vallée sacrée. C’est aussi la route secondaire pour rejoindre le petit village d’Ollantaytambo, d’où part un train pour Aguas Calientes, point de départ de l’ascension du Machu Picchu. La révolte est toujours active et les barrages toujours effectifs! Aucun passage pour Ollantaytambo n’est permis! Mais nous DEVONS arriver car nos billets d’accès à la cité sacrée sont pour demain…

Au fur et à mesure que nous avançons, Jolly se rempli de boue et peine à se sortir des ornières causées par la pluie. La conduite est difficile et dangereuse par moment mais tout se passe très bien. Nos compagnons discutent avec nous sans se préoccuper de la route. Ils nous déconseillent de nous rendre à Ollantaytambo peu importe le chemin emprunté. Selon eux, il y a un pont à prendre impérativement pour rejoindre la ville et il serait bloqué par une grosse pierre posée en plein milieu. Nous nous regardons, Hugo et moi, à travers le rétroviseur ne sachant trop quoi penser de cette information. On décide de nous rendre tout de même à Moray et de voir ensuite… Tout est dans cette phrase magique: on verra!

Peu avant Moray, nous déposons madame et son chargement dans une ferme qui semblait être la maison de sa famille. Elle nous gratifie d’un “muchas gracias Mamacita y Papito” avant de nous serrer dans ses bras pour nous dire au revoir. Cette vieille femme magnifique aura été comme un rayon de soleil dans notre journée! Même lorsqu’on prenait des photos d’elle, elle criait un mot en Quechua pour nous faire rire. Cette femme qui sera partie sans nous donner son nom, aura malgré tout laissé une trace indélibile dans nos souvenirs, que ce soit en mémoire de ce voyage vers le Machu Picchu qu’en mémoire d’une simple femme qui aura osé demandé de l’aide à des “gringos” pour un trajet en voiture. Elle a disparu dans sa ferme sans se retourner alors que monsieur est resté avec nous pour nous accompagner jusqu’au site archéologique. A notre arrivée à Moray, il nous a serré chaleureusement la main, le sourire jusqu’aux oreilles et mille mercis à la bouche avant de continuer son chemin à pied, sous le froid et la pluie. Quant à nous, nous nous sommes rapprochés du guichet d’entrée aux ruines pour acheter nos billets et discuter un peu avec la caissière dans l’espoir de récolter de l’information précieuse concernant un passage possible pour Ollantaytambo! Avec une infinie gentillesse et compréhension, elle passe quelques appels à ses collègues des ruines d’Ollantaytambo qui confirment que le passage est bloqué… Le pont est fermé!

Nos espoirs viennent de s’envoler! On est du mauvais côté de la rivière et Jolly n’est pas flottant! On se regarde un moment un peu dépités… La pluie tombe, il fait froid… D’un oeil inquiet on regarde le parking immense qui semble pouvoir accueillir une quantité impressionnante de visiteurs: il est désert! Pas un touriste pour nous rendre l’espoir qu’un passage est encore possible, quelque part sur une autre route, sur un autre pont… Résignés, nous avons enfilé de quoi nous protéger efficacement du froid et de la pluie afin (ce sera au moins ça de gagné) de profiter pleinement des ruines…

Moray Inca's ruins, in Peru Ruines de l’ancien site fermier inca, Moray – Pérou

Nous étions en train de descendre les marches menant vers l’ancienne ferme inca, lorsqu’un bruit de moteur se fit entendre… Super! Merveilleux! Quelqu’un! Le bruit du moteur était celui d’un gros bus blanc rempli de touristes et semblant provenir d’Ollantaytambo! Une veine! L’espoir revint! Il y a un passage!

Après notre visite, on est allé discuter un peu avec le chauffeur. Sympathique gars du coin, il gagne sa vie en conduisant des bus de tourisme dans la vallée sacrée. Aujourd’hui il transporte des Russes entre Ollantaytambo – Moray – Ollantaytambo…

“Y’a un passage alors?
“Oui, ça passe… J’ai payé un petit truc et ils m’ont laissé passer… Pour le retour aussi… Je peux passer. Mais ils sont fâchés! Y’en a qui m’ont jeté des pierres et j’ai une vitre arrière cassée!
“Des blessés?
“Non non! Pas de problèmes!
“Tu retournes à Ollanta alors… On peut te suivre? Penses-tu qu’on pourra passer nous aussi?

“Oui tu me suis… Si, si pas de problèmes tu passeras…

Le chauffeur lance le départ lorsque tous ses passagers sont revenus de leur visite! On démarre Jolly, un petite pointe d’adrénaline au ventre (il faut bien l’avouer), mais déterminés: c’est notre seule chance, il faut la saisir! Seulement le bus ne part pas! Au lieu de cela, le chauffeur descend et se couche littéralement sous son véhicule… Surpris, on décide d’aller voir ce qu’il se passe:

“Ils m’ont crevé le pneu à Ollanta! Ils m’ont jeté des pierres et crevé le pneu!

Bon la situation se corse un peu; et on commence à craindre sérieusement pour la sécurité de Jolly…

“Je te propose qu’on y aille quand même mais on se tient un peu en arrière du bus de manière à ce que si les choses tournent mal, on puisse décrisser rapidement!
“Ok ça me va…

On part! On suit le bus dans les chemins boueux menant vers notre destination finale. Il nous reste une dizaine de kilomètres à parcourir avant le point fatidique de la traversée du pont! Je conduis et Hugo garde l’oeil rivé sur le GPS pour suivre notre chemin et la distance qu’il nous reste à parcourir: plus que 7km, 5km, 4.2km… On stresse! On se prépare à devoir réagir rapidement au moindre problème; on scrute la route; on est hyper concentrés! 3km, 2km, 1.8km, 1km, 500mètres… Un camion nous double, s’interposant entre le bus et nous… 200 mètres… On ralenti un peu… 100 mètres… On souffle un grand coup, on se regarde, on se donne du courage… 0 mètre… Tout s’arrête! On est au barrage!

Il se passe des choses qu’on ne voit pas lorsque d’un seul coup, le bus et le camion repartent. On les suit d’une distance raisonnable pour pouvoir passer ou faire demi-tour au plus vite lorsqu’un paysan place une lourde poutre au milieu de la route, nos forçant à arrêter. Ils sont cinq et ne semblent pas nerveux. Lorsque l’un deux s’approche de nous, Hugo lui demande avec émotion de nous laisser passer car nous sommes des amis du chauffeur de bus. Le paysan nous répond qu’il faut payer si on veut passer; 10 soles. On lui donne tout notre change, soit 5 soles en lui disant que c’est tout ce que nous avons:

“C’est ça et vous nous laissez passer ou on fait demi-tour avec nos 5 soles!

Le paysan accepte l’argent, négocie un peu avec ses collègues qui finissent par accepter de nous laisser passer. Sans nous attarder une seconde de plus, on trace notre route pour rattraper le reste du convoi que nous retrouvons un peu plus loin. On passe le pont tous ensemble et nous voilà tous sur la grande route, la route principale, à 2 kilomètres tout au plus d’Ollantaytambo. On vient de franchir le dernier barrage…

DSC_3043 Artisanat local sur la place principale d’Ollantaytambo – Pérou

Quelques minutes plus tard, nous entrions dans la ville, tant attendue, d’Ollantaytambo. On s’est dirigé vers notre point de bivouac avant de souffler un bon coup: on a réussi! On y est arrivé! Demain c’est le Machu Picchu et plus rien, maintenant, ne pourra compromettre notre arrivée à la cité sacrée. Une fois Jolly installé pour la nuit, nous sommes allés acheter nos billets de train pour Aguas Calientes d’où navettes et chemins de randonnées partent pour rejoindre les ruines mythiques: nous partons demain aux aurores! Cette fois c’est pour de vrai, le Machu Picchu est à nous!!