Notre chemin des Incas : Jour 1/2

Dû à sa renommée et à la venue incessante de visiteurs, les autorités péruviennes ont limité l’accès au Machu Picchu à 2000 entrées par jour. Ça peut paraître énorme mais les places s’envolent comme des petits pains chauds et à trois jours près, les comptes sont à zéro! Dans la crainte de manquer la grandiose cité, nous avons acheté nos billets d’entrée avec 5 jours d’avance, histoire d’être sûrs de ne pas la manquer.

Oui mais! C’était sans compter sur certaines forces du destin qui ont décidé de se manifester, comme ça, sans crier gare! Alors que nous nous dirigions vers la vallée sacrée de l’Inca, nous avons commencé à voir des choses étranges sur la route: des pierres, des troncs d’arbres, des branches… Rien qui empêchait le passage mais tout de même des choses dangereuses si elles ne sont pas évitées. Nous suivions un camion en slalomant entre les obstacles, quand, réussissant à le dépasser dans un virage à gauche, on constate qu’il y avait toute une file de camion un peu plus haut dans la montagne, à moins d’un kilomètre de distance.

“On va s’amuser à les doubler ceux-là!  Commente Hugo.

Mais au fur et à mesure que nous nous approchions de la file de camion, les obstacles se faisaient plus denses et plus fréquents; et la file de camions n’avançait pas beaucoup… On n’a pas tardé à comprendre pourquoi! Arrivés à la hauteur des camions, le trafic était arrêté et un container à moitié désossé gisait par terre, à cheval sur les voies de gauche et de droite. Le passage n’était pas obstrué mais c’était suffisamment bizarre comme truc pour comprendre que quelque chose n’allait pas. On s’est garé sur le côté, derrière le pick-up d’une compagnie péruvienne de génie civil dont les occupants étaient sur le bas-côté, le téléphone branché à l’oreille. On est sorti nous aussi, tentant d’en savoir un peu plus sur la situation:

“C’est la mobilisation! Nous dit l’un; tout est bloqué!
Y’a pas de passage à cause de la mobilisation, la route est bloquée! Nous confirme un autre.
Je ne sais pas pour combien de temps mais ça peut durer 2 jours ou plus! Y’a un passage à travers les montagnes mais je ne le connais pas. Une voiture devrait redescendre pour montrer le chemin! Nous dit un des gars de la compagnie de génie civil.

On était pris à près de 100 km de Cuzco, sur la seule et unique route menant à la ville mythique, sans trop savoir que faire. Puis deux voitures sont passées! Elles ont contourné le container, visiblement sans se poser de questions, roulant à vive allure en direction de Cuzco. Entraînant d’abord l’étonnement général, un mini chaos a rapidement pris le dessus, chacun voulant faire comme ces deux voitures, pris par l’espoir qu’un passage soit ouvert. Nous avons suivi le mouvement, encouragés par l’invitation des ingénieurs à les suivre. Mais une centaine de mètres plus loin, l’espoir s’est envolé! TOUT était bloqué par des troncs d’arbre, des pierres et des groupes de paysans qui manifestaient bruyamment leur mécontentement. Nous nous sommes arrêtés, ne sachant pas trop quelle solution serait la meilleure: faire demi-tour ou attendre qu’un passage s’ouvre. En attendant de trouver une réponse à notre question, on ne bougeait pas, observant la situation d’un oeil curieux, quand on a vu un groupe d’une vingtaine d’hommes dévaler la route en hurlant des choses incompréhensibles mais certainement pas très aimables. Ils se sont jetés sur une voiture verte (ou noire) garée à notre gauche et se sont mis à la malmener violemment, en criant, encore une fois, tout sauf des mots d’amour. On a vu une jante s’envoler, entendu des pneus se faire dégonfler, les portes s’ouvrir avec violence quand on a eu la réponse à notre question: ON SE CASSE!

On a fait demi-tour (le plus calmement du monde), suivis de près par le pick-up des ingénieurs et on a roulé jusqu’au container où on s’est arrêté histoire de respirer un bon coup et de monter un plan de match. Les ingénieurs ont fait de même… Ils ont passé quelques appels puis nous ont dit de les suivre pour prendre le chemin des montagnes qui contournerait le barrage… On a suivi…

Ils nous ont entraînés dans un petit chemin de terre qui longeait la route principale à quelques mètres de hauteur et qui passait à travers champs et villages de paysans au milieu de paysages grandioses, absolument magnifiques. On roulait, seuls au monde, croisant de temps en temps des enfants ou des femmes qui traînaient leur troupeau de chèvres, de vaches ou de moutons et qui criaient “Griiiiiiiiiiiiiiiingoooooooooooo” sur notre passage. On croisait également des ânes, des cochons, des chevaux et des chiens qui s’amusaient à nous courir après en aboyant à plein poumons. On a roulé comme ça pendant une heure ou peut-être plus, ou peut-être moins avant de rejoindre la route.

DSC_2701_HDR Paysage des Andes entre Abancay et Maras – Pérou


Un peu plus loin sur la route, nous nous sommes arrêtés dans une station-service (tellement mal entretenue qu’elle en paraissait désaffectée) pour faire le plein du pick-up et parler un peu de la situation. Nos ingénieurs sont de Lima et doivent se rendre à Cuzco pour faire une étude… sur les routes! On a rit pas mal de l’ironie de la situation avant de nous faire un plan de match pour la suite:

“Si c’est bloqué de nouveau, on reprend les montagnes d’accord?
“Ouais on fait comme ça!

Et on a repris les montagnes! Des barrages étaient posés à chaque entrée de village, à chaque virage, à chaque mètre! Peu après la station service, alors qu’un barrage empêchait l’entrée d’un village et que les négociations avec les manifestants pour demander la faveur d’un passage ont échoué, on a pris un autre chemin de terre qui passait, cette fois, à travers la propriété d’un paysan, le long d’un ruisseau. Les ingénieurs lui ont demandé de nous laisser traverser son terrain, ce qu’il a fait contre quelques sous laissés par nos amis. Nous avons roulé à travers son champ une dizaine de minutes, contournant ainsi le village et le barrage avant de retrouver la route, à quelques kilomètres de l’intersection qui emmenait à droite vers Cuzco et à gauche vers Maras, la Vallée Sacrée et le Machu Picchu. Nous nous sommes séparés à cette croisée des chemins, nous souhaitant à chacun bonne chance pour la suite: rien ne permettait de prévoir l’étendue de la manifestation et le nombre de barrages installés.

De nouveau seuls et livrés à nous-mêmes, nous nous sommes engagés sur la petite route cahoteuse menant à Maras, l’adrénaline au ventre et l’oeil aux aguets. Nous sommes rapidement tombés sur un autre barrage fait d’un rondin de bois et d’un pneu éventré. Juste en avant de nous, un camion était en train de forcer le passage en déplaçant le pneu… Nous avons fait de même, sous l’oeil approbateur et quelque peu rieur d’une paysanne qui assistait à la scène, avant de déguerpir vite fait de peur de nous faire prendre par des manifestants vicieux qui se seraient cachés quelque part derrière un arbre ou dans un fossé et qui profiteraient de l’arrêt de la voiture pour lui sauter dessus et la dépouiller! Mais nous avions fait ça comme des “ninjas”! Comme des pros! Comme des héros! Pas vus, pas pris! On était tout content de nous quand un homme, chargé comme un bourricot, nous fit signe de nous arrêter. Il avait l’air désemparé et criait des “por favor” suppliant l’arrêt, l’embarquement et la décharge de son lourd fardeau. On s’est regardé, questionné: on fait quoi? Il faut dire qu’avec tous ces barrages, aucun bus ne circule, aucun taxi n’ose franchir les blocages et peu de 4/4 s’aventurent dans les montagnes… On s’est arrêté. On l’a embarqué, lui et son chargement sur le toit de Jolly. Heureux comme un roi, il nous a indiqué la route jusqu’à Maras en nous faisant faire toutes sortes de déviations afin d’éviter les barrages (car il y en a eu d’autres) posés par des paysans opportunistes, profitant de la situation pour taxer les voyageurs qui s’aventureraient par chez eux.

DSC_2723 Notre passager et bonne étoile sur les petits chemins vers Maras – Perou

Nous avons déposé notre bonne étoile dans son village, quelques kilomètres avant Maras, avant de poursuivre notre chemin. Nous avons roulé sans encombre jusqu’à la petite ville coloniale et très typique de Maras. Les habitants nous observaient, l’oeil rempli d’étonnement, tout au cours de notre traversée de la ville. Certains nous demandaient comment nous avions réussi à passer, d’autres nous demandaient de les embarquer pour telle ou telle ville… Nous étions une véritable curiosité! Mais nous n’étions pas encore arrivés: notre destination finale se situait non loin de là, aux Salines, là où de l’eau chaude et salée sort de la montagne pour le bonheur des habitants qui en collectent le sel et des touristes qui viennent observer ces terrasses blanches taillées à flan de montagne. Nous y sommes arrivés en fin d’après midi, après avoir questionné nombre d’habitants sur le chemin à emprunter. Lorsque les terrasses de sel se sont présentées à nous, nous avons poussé un soupir de soulagement: ENFIN! On allait pouvoir souffler, nous rafraîchir, manger un bout dans un petit resto du coin et dormir! Seulement, dû à une journée déserte en touristes, tous les restaurants et petits cafés étaient fermés! Seuls deux magasins de souvenir subsistaient où, par chance, nous avons pu acheter deux bières fraîches bien méritées ainsi que quelques trucs à grignoter. Nous avons fait un tour dans les terrasses de sel, pris notre apéritif et mangé une soupe lyophilisée au poulet. Il faisait froid. Nous étions épuisés. On devait faire pitié car une femme accompagnée de son petit garçon et de son mari nous a quasiment imposé les restes encore chaud du repas qu’elle avait préparé pour sa famille. Pour moi qui avait encore une faim de loup, le riz, les oeufs et les crudités que ce repas contenait ont été d’un réconfort sans prix après cette intense journée!

DSC_2742 Les Salinas de Maras – Pérou

À la tombée de la nuit, la famille est partie nous laissant seuls au milieu des montagnes, dans ce silence assourdissant et ce calme stressant qu’elles seules peuvent offrir! Nous avons fait notre vaisselle, notre toilette et avons regagné notre maison rapidement afin de nous retrouver dans le confort rassurant et protecteur de notre Jolly… Car, même si demain est un autre jour, il semble que les blocages seront toujours en vigueur et que notre route serait encore fermée… On pensait à un plan d’urgence passant par la périlleuse route de Moray et faisant un crochet à flan de montagne quand nous nous sommes endormis pour la nuit…

Pour la suite de l’histoire, c’est ici!