Les Andes au gré des vents

Ils arrivent tous les jours à la même heure, par bourrasques. Timides d’abord puis de plus en plus forts, les vents de la cordillère des Andes soulèvent tout sur leur passage, apportant un courant froid sur la terre surchauffée du désert andain. Insidieuses, ces rafales s’infiltrent dans le moindre interstice, s’engouffrent dans la moindre cavité, osant même pénétrer les narines des habitants, traverser leur corps et repartir avec leur âme, laissant derrière elles un nez douloureux et desséché, mouchant le sang.

Mais entendre siffler ces vents, c’est aussi écouter la complainte de ces gens qui peuplent ces terres désolées et qui ont décidé de faire d’un désert situé à des altitudes qui défient toute forme de vie, leur terre d’accueil. Leurs visages, noirs de soleil et portant sur le front et le coin des yeux les stigmates de ces courants d’altitude comme autant de rides, paraissent vieux avant l’âge et leur mains, striées par l’aridité de l’air, semblent aussi dures que le roc. Ces gens au corps durci par le climat abritent pourtant un coeur tendre que ces vents n’ont jamais réussi à dessécher. Peut-être est-ce pourquoi tant de voyageurs choisissent ces montagnes et leurs villages pour une halte de quelques jours, chercher un brin de réconfort après des kilomètres parcourus dans la solitude et la colère des vents d’altitude. Ces voyageurs sont comme des cadeaux de fin de journée, apportés par les rafales andines, apportant fraîcheur et nouveauté dans ces villages perdus au pied des sommets les plus élevés et reculés du monde.

Ojos del Mar, Tolar Grande – Argentine

 C’est ainsi qu’un premier cadeau est arrivé, posé comme une fleur un soir de semaine, dans le désert d’Atacama du Chili. Yvan et Karina, un couple de Vénézueliens ayant décidé de fuir le gouvernement de Maduro en empruntant les routes des Andes et en faisant voler un parapente à moteur au gré de leurs haltes. « C’est notre travail sur la route. On s’arrête dans un village dans lequel on aurait des chances de rencontrer des touristes et on leur propose un vol au-dessus des montagnes moyennant salaire ». Ils volent ainsi tous les matins, profitant de la brise matinale dont la timide puissance est juste suffisante pour gonfler la voile et faire voler quelques heureux au-dessus des canyons et des nervures des montagnes désertiques. Puis, lorsque le vent s’emballe et que le parapente ne peut plus résister aux bourrasques, ils s’arrêtent pour la journée et rentrent dans leur vieux motor-home des années 60, entièrement restauré et réaménagé pour le voyage…

 Yvan et Carina, en plein travail – Valle de la Muerte, San Pedro de Atacama – Chili

Le second cadeau est arrivé le lendemain. Ce jour là, les bourrasques étaient particulièrement puissantes, rendant la traversée des cols extrêmement difficile. Pourtant ces clowns d’Argentine y sont arrivés, traversant le col (paso) de Jama à près de 4500 mètres d’altitude, entre l’Argentine et le Chili. Leur maison roulante, un vieux Volkswagen Combi reculait sous la violence du vent, incapable de contrer sa puissance, abdiquant devant tant d’énergie à dépenser. Sofia en pleurait. Gonzalo ne savait que faire. Ce fut une aide extérieure, un engin de la dernière génération de 4×4 qui leur permit de traverser le col et de rejoindre San Pedro de Atacama. Épuisés mais heureux, leur clownerie a rapidement pris le dessus et, c’est avec les vents rafraîchissants de l’après-midi, qu’ils ont cherché place où faire leur numéro de cirque. « Nous travaillons ainsi… Professionnels de cirque, on fait des spectacles partout où nous pouvons pour voyager toujours plus loin et fuir la vie harassante de  Buenos Aires. De toute façon le travail est trop dur là-bas. Les gens ne reconnaissent pas la valeur professionnelle des artistes. Pour eux, c’est juste un hobby… Alors on gagne mieux sur la route… » Âgés de 26 ans et 32 ans, les deux artistes ont aménagé leur Combi en véritable cirque ambulant où se tassent, pèle-mêle, cerceaux, perruques, nez rouges et vieux objets… Malheureusement, comme le laissait présager les aléas de leur arrivée, les vents leur étaient contraires et, face à la difficulté d’obtenir un permis de « travail de rue » à San Pedro, ils sont partis un matin, avec la fraîcheur de l’aurore, pour des horizons meilleurs.

 Gonzalo, Sofia et leur Circo Kombineta, San Pedro de Atacama – Chili

C’est alors que le troisième cadeau est arrivé… Survenu à la tombée de la nuit, alors que les vents ne sont plus qu’un mince filet d’air à peine perceptible, Fernando et son « Museo interactivo de la luz » se sont installés à quelques mètres de nous, par une nuit incroyablement étoilée. Fernando voyage au rythme de ses ateliers qu’il donne dans son camion-maison-musée, pour des familles, enfants, ou quiconque que la lumière et sa physique intéresserait. Ses vents à lui sont plus calmes… « Parce que la lumière est la plus forte », il choisit les heures tardives de la matinée pour expliquer, grâce à de petites expériences toutes simples, les origines de l’image et de la photographie. Ainsi il peut à loisir montrer l’image du soleil, reflétée sur ce morceau de métal qui lui sert également de montre solaire, révéler l’image des choses qui nous entourent et les capturer sur un drap blanc ou un morceau de papier photosensible. Il nous raconte comment les premières civilisations se sont servies de la lumière du soleil et de sa physique pour connaître les saisons, apprendre l’astronomie et dessiner avec une extrême précision des traits de la nature jusque là encore flous. Puis, lorsque les bourrasques de l’après-midi deviennent trop fortes, ils s’enferme dans sa maison-musée où il réfléchit tranquillement à de nouvelles expériences autour de la lumière qui pourraient illuminer le regard de ceux et celles qui viendraient le lendemain, avec la lumière du soleil, assister à son nouvel atelier…

Fernando et son museo interactivo de la luz: sa maison et son lieu de travail, San Pedro de Atacama – Chili

Et puis, soudainement, après que la terre désertique ait rendu ses derniers degrés surchauffés à la fraîcheur de l’air des sommets, le vent se calme, les bourrasques se tarissent et finissent par disparaître, laissant place à la nuit froide des Andes qui oblige quiconque à s’enfermer dans la chaleur de son logi. C’est ainsi qu’emmitouflés dans nos sacs de couchage, la tête tournée vers le plafond de Jolly ou vers les lointaines étoiles de la voûte céleste, nous pensons à ces voyageurs inattendus et rêvons naïvement aux curieux cadeaux que nous apporteraient, dans un futur proche, les vents du Pacifique…

En route vers le Nord-Ouest, vers le Pacifique… Valle del Arcoiris, Desierto de Atacama – Chili