L’Altiplano bolivien ou l’odyssée magique: elle est où la route?

Réveillée un peu avant les premiers rayons du soleil, j’ai attendu que ce dernier sorte des montagnes pour oser quitter la chaleur de mon sac de couchage et marcher un peu autour du lac. Peu après 7 heures, lorsque les premiers rayons ont commencé à réchauffer Jolly, j’ai enfilé pantalon, pull, veste, bonnet, chaussettes et chaussures et je suis partie dans la toute petite chaleur du jour naissant. Les flamands roses étaient déjà en train de déjeuner et coassaient comme des grenouilles dans le silence du matin. Le lac était calme, lisse comme un miroir et reflétait parfaitement montagnes, flamands et couleurs, tel un tableau de Dali. Florent était debout également, observant le réveil de la nature dans les rayons matinaux. On est resté un moment à prendre des photos quand, les mains gelées et la faim au ventre, on a décidé de rentrer.

DSC_4041Laguna Cañapa au lever du jour, Sud Lipez – Bolivia

Hugo et Pascal étaient debout et commençaient à préparer les choses pour le déjeuner quand nous sommes arrivés. L’atmosphère commençait à se réchauffer et devenait de plus en plus viable au fur et à mesure que le soleil montait. Le déjeuner allait être bien plus agréable que le souper de la veille et c’est avec appétit et contentement que nous avons pris le temps d’avaler pain, oeufs brouillés, confiture, nutella, café et chocolat au lait sous le soleil levant. Une fois les estomacs repus, la vaisselle faite et le campement rangé, nous avons bâché le matelas et “scotché” Jolly du mieux possible afin d’éviter un nouvel épisode poussiéreux! A 10h30, tout le monde était prêt à partir sauf… Jolly! Le moteur encore froid, il a fallu s’y reprendre à 2 ou 3 fois pour réussir à le démarrer. Mais le caprice n’a pas duré bien longtemps et quelques minutes plus tard nous quittions la belle laguna en direction du sud (toujours) avec au menu: la visite d’autres lagunas, de l’Arbol de Piedra et, pour finir, de la Laguna Colorada. Il nous restait un peu plus des ¾ du plein du réservoir d’essence, tout le monde était de bonne humeur, il faisait beau et presque chaud: la journée s’annonçait belle!

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Jolly et son pansement au duct tape pour lutter contre la poussière! Sud Lipez – Bolivia

Hugo au volant et Pascal en copilote, nous avons d’abord commencé par suivre le chemin principal, étant d’une part marqué par le passage incessant des nombreux 4/4 des tours opérateurs emmenant nombre de touristes dans la région et d’autre part, géoréférencé dans notre GPS. Seulement la piste était pourrie, remplie de ces petites vaguelettes de terre qui nous faisaient vibrer comme des marteaux piqueurs dès qu’on tentait de passer en seconde et qui faisaient sortir toutes sortes de bruits du corps de Jolly. On roulait comme ça en mode vibromasseur quand d’un seul coup Pascal se mit à crier:

“Le grigri! Le grigri blanc est tombé!
“C’est rien ça! C’est l’attrape-mauvais-esprits-porte-bonheur que ma tante m’a donné avant de partir! L’élastique a dû lâcher. Mets-le où tu peux on le rattachera ce soir…

Le grigri a été installé au niveau de la boite de commande du chauffage, autour de l’un des quelques boutons qui ne servent à rien dans Jolly. Il n’était pas a sa place et on ne le voyait pas très bien, mais au moins il ne risquait plus de tomber. On a donc continué tranquillement notre route vibrante sans porter plus d’attention au grigri lorsque:

“Putain on n’a plus d’essence! L’aiguille est à zéro!
“Mais non y’a de l’essence puisque tu roules encore!
“L’aiguille est a zéro j’te dis! On a peut-être une fuite ou alors on a perdu la jauge!

On s’est arrêté en plein milieu de la piste (sans oublier de mettre les warning! oui oui on est sérieux nous avec le code de la route) pour une brève inspection des dessous de Jolly. Rien! A part de la poussière partout, il n’y avait aucune fuite en vue ni aucune odeur de gazole qui aurait pu laissé penser à une perte quelconque. On a donc conclu qu’on venait de perdre la jauge à essence et, du même coup, tout moyen de suivre notre consommation. On savait simplement qu’il nous restait à peu près la moitié du plein et encore pas mal de route à faire avant la frontière, dont l’arrivée était prévue d’ici deux jours…

Alors afin d’éviter toute nouvelle surprise, on a décidé de suivre d’autres traces, parallèles au chemin principal et qui avaient le mérite de ne pas déglinguer notre monture à chaque tour de roue! On a roulé ainsi quelques heures empruntant tantôt un canyon, tantôt un petit col de montagne, tantôt un autre canyon jusqu’à ce que:

“Euuuuuh les enfants il faudrait rejoindre la route là. Ça va pas du tout notre direction. Annonce Pascal;
“Ok! Donc je coupe à droite par les dunes? Demande Hugo;
“Ouais on pourrait… Regarde là t’as des traces… Elles sont pas énormes mais bon…

Et nous voilà engagés dans ces nouvelles traces passant à travers dunes de sable, pierres et petites touffes d’herbe…

“Pi? Elle est loin la route?
“Heu un peu ouais… 4 ou 5 km je dirais.

4 ou 5 km? Fis-je à moitié en panique;

“Shit c’est loin ça… A notre vitesse c’est au moins 30 minutes…
“Regarde Hugo les traces… Elles sont plus là!…
“Môman!

Pas de panique, pas de panique! Ne connaissant pas les dunes, ne sachant pas combien d’essence il nous restait et étant complètement seuls au monde, nous avons donc décidé de faire demi-tour afin de retrouver la piste précédente, celle que nous suivions quelques minutes plus tôt. Elle ne nous rapprochait pas de la route, mais au moins elle était bien visible et elle allait vers le Sud. On se rassurait en se disant qu’elle finirait bien par rejoindre la route un moment donné quand:

“Putain les traces elles vont vers l’Est! Ça va pas ça! Va falloir qu’on reprenne les dunes! Annonce Hugo;
“Y’a des traces là qui vont vers la droite… On peut les tenter celles-là…
“Attendez attendez. J’ai l’impression que les traces qu’on suit vont vers un lac et ensuite j’ai l’impression de voir comme un chemin qui s’en va rejoindre la route selon le GPS. On peut peut-être tenter ça…
“Bof ça fait beaucoup de “peut-être” et on ne sait pas combien il nous reste d’essence… C’est risqué! Et en plus si on tombe en panne… On est quand même un peu tout seuls là!
“Bon décision à prendre les enfants: la route en coupant à travers les dunes ou la piste qui peut nous ramener à la route… mais on le sait pas trop en fait… C’est comme un pari!
“Môman!”

On a finalement décidé, d’un commun accord, de couper à travers les dunes pour rejoindre la fameuse route quelque part à 5 km de là. On a commencé par suivre des traces qui se sont évanouies dans le sable, puis d’autres et encore d’autres, toujours en direction de l’Ouest ou du Sud-Ouest, jusqu’au moment où nous nous sommes retrouvés sans traces, perdus au milieu des dunes. Nous venions de faire près de la moitié du chemin qui nous séparait de la route: faire demi-tour était impensable…

“Et si on prend le canyon là à droite; ça serait pas bon? Lançais-je dans un dernier espoir;
“Oui on peut essayer. Ça serait dans la bonne direction en tout cas! Renchérit Pascal
“Ok! J’y vais! »

Et nous voilà, roulant dans le fond d’un canyon sableux en direction de l’Ouest, toujours de l’Ouest. Au début nous avancions à l’aveuglette, sans traces à suivre. Puis, quelques unes sont apparues, puis d’autres, jusqu’à former carrément une piste qui nous a ramené directement sur la route principale. On a retrouvé avec bonheur les petites vaguelettes déglingueuses d’auto, jamais aussi heureux de se faire secouer dans tous les sens et d’entendre plein de nouveaux bruits émanant de Jolly.

DSC_4120Jolly et nous de nouveau sur la piste principale, Sud Lipez – Bolivia

On a gardé la piste, acceptant les bosses sans trop broncher, ne déviant que rarement des traces principales. On a pu arriver entiers à l’Arbol de Piedra et à la Laguna Colorada, point d’entrée officiel dans la réserve Eduardo Avaroa, où nous avions décidé de passer la nuit. Nous avons payé nos droits d’accès à la réserve au niveau du point de contrôle “Laguna Colorada” qui n’était rien d’autre qu’une petite cabane abritant un bureau et un ranger chaudement habillé! ce dernier, seul, s’occupait de récolter l’argent, de transmettre les tickets d’entrée et de gérer la barrière d’accès à la réserve. Il était près de 16h, le vent s’était levé et commençait à glacer l’atmosphère au fur et à mesure que le soleil descendait. A la recherche d’un abri pour la nuit, on a roulé quelques kilomètres le long du lac, ignorant le petit village-relais situé peu après la cabane du ranger quand, lors d’une pause photos:

“Tient?! On dirait qu’il a du mal le moteur… Il parait fatigué… Dis-je d’un ton las;
“A cause de ce bruit là? Demande Florent;
“Oui… »

Panne! Plus d’essence! Le moteur s’est éteint alors qu’on essayait de quitter notre lieu aux couleurs sublimes pour des photos magiques!

“On a déjà tout consommé? C’est pas possible! On a à peine fait 250km! S’insurge Hugo;
“Regarde: il fait froid, on roule entre 4000 et 5000 mètres sur du sable, y’a pas beaucoup d’oxygène, on consomme plus c’est normal!
“Putain! Tout ça c’est à cause du Grigri!
“Pourquoi tu dis ça?
“Parce que toutes les merdes ont commencé quand le Grigri est tombé! On aurait dû le remettre à sa place et le bichonner mieux que ça! »

DSC_4165Laguna Colorada, Reserva Andina Eduardo Avaroa – Bolivia

Faute au Grigri ou non, il n’en reste pas moins que nous étions toujours en panne d’essence, que le soleil se couchait, que nous n’avions toujours pas d’endroit où dormir et qu’il commençait à faire sérieusement froid. De plus, nous avions consommé plus d’essence que prévu ce qui implique que même si nous remplissions le réservoir des 40 litres de rab que nous avions sur le toit, il y avait de fortes chances pour que nous manquions d’essence avant l’arrivée à la frontière ou avant San Pedro de Atacama, première ville et point de ravitaillement, situé au Chili, à 48km de cette même frontière. Je n’étais pas sereine! 40 litres représentent la moitié d’un plein et il nous restait encore environ 150 kilomètres avant San Pedro de Atacama, la traversée du désert Salvador Dali et un col à 4900 mètres à monter. On allait manquer d’essence!

N’ayant aucun autre recours pour le moment et aucune autre solution, nous avons gardé nos inquiétudes pour plus tard, vidé nos bidons dans le réservoir, saigné le moteur et tenté de redémarrer… En vain. Le moteur ne voulait pas repartir. On a continué de pomper, avec plus d’énergie cette fois durant de longues minutes, les doigts transis par le froid, jusqu’à obtenir la certitude d’avoir purgé tout l’air possible. Après deux essais, le moteur est reparti et nous avons pu reprendre la route, cette fois en direction du village-relais, abandonnant toute volonté de dormir à la belle étoile pour cette nuit. Nous nous sommes arrêtés dans la première auberge qui, heureusement, avait un dortoir de libre à nous proposer. L’auberge était très rustique et son confort très relatif, mais elle avait l’avantage de nous abriter du vent et d’une partie du froid, de nous permettre de prendre une douche relativement chaude, de nous faire à manger sans nous geler les doigts et de profiter de notre repas chaud. Nous avons pu nous reposer un peu, nous remettre de nos émotions, nous restaurer et surtout, rencontrer du monde à qui parler, poser des questions pour savoir comment on pourrait trouver du diésel dans ce coin perdu.

DSC_4173Les gars en train de vider les bidons dans le réservoir de Jolly, Laguna Colorada – Bolivia

Malheureusement, épuisés par notre journée et sans rencontre miraculeuse, nous nous sommes couchés sans réponse à notre problème; et alors que toute l’auberge était endormie, nous nous sommes laissés gagner par le sommeil sans trop faire état de nos soucis car demain est un autre jour et… on verra bien!

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