L’Altiplano bolivien ou l’odyssée magique: c’est encore loin le Chili?

Nous étions seuls dans l’auberge à prendre notre petit déjeuner. Réveillés aux alentours de 8 heures, nous avions un train de retard par rapport aux autres occupants, réveillés à 5 heures afin d’avoir le temps de parcourir les 500 kilomètres nécessaires pour aller jusqu’à la Laguna Verde (située à une dizaine de kilomètres de la frontière) et rentrer sur Uyuni. Ayant l’auberge pour nous seuls, nous en avons profité pour utiliser la cuisine et nous préparer du bon café chaud, des oeufs brouillés ainsi que du riz et des oeufs durs en prévision d’un souper risquant d’être venteux! Nous déjeunions en silence, profitant calmement de ce premier repas de la journée qui, comme une oasis en plein désert, représentait l’ultime bien-être lié à la certitude d’être dans un lieu sûr et source de vie. Durant cet instant de paix, notre problème d’essence n’existait pas et notre crainte de reprendre la piste pour nous enfoncer encore plus dans le désert était remise à plus tard. Pour le moment nous étions en sécurité et c’était tout ce qui importait.

DSC_4165Notre oasis en plein désert: Laguna Colorada vue du petit village où nous avons dormi

Lorsque le déjeuner fut terminé et qu’il nous fallu renoncer à notre oasis pour reprendre la route, nos problèmes refirent surface: oui il nous manquait toujours de l’essence et non nous ne savions toujours pas comment en trouver. On savait néanmoins qu’on en aurait suffisamment pour atteindre la frontière, à condition de ne pas nous perdre en cours de route et de bien rester sur la piste principale. Cette perspective nous rassurait un peu, bien que Hugo et moi savions pertinemment qu’une fois la frontière atteinte, il nous faudrait trouver un moyen et/ou de l’aide pour rejoindre San Pedro de Atacama. Cela dit, d’après certaines de nos sources, la frontière, bien que perdue dans le désert, serait un haut lieu de passage des tours organisés venant du Chili et d’Uyuni, qui s’arrêteraient là pour déposer et/ou embarquer des passagers. Cette petite information obtenue et confirmée ici et là, représentait cette lueur d’espoir qui nous laissait penser que nos chances de rester coincer à jamais en Bolivie étaient minces… Tranquillisés par cette réflexion, avons chargé Jolly et bouché ses pores au “doct tape” afin de quitter la Laguna Colorada pour de nouveaux horizons. Il était 10 heures passées et l’atmosphère encore froide allait rendre difficile le démarrage du moteur…

Tout le monde était prêt à partir lorsqu’un homme, Don Carlos, une joue gonflée par sa chique de coca, s’approcha de nous cherchant à nous parler. Il semblait s’y connaître en Toyota Land Cruiser et avait un oeil qui languissait sur Jolly. On a profité de sa curiosité pour sympathiser un peu avec lui, avec en tête la ferme intention de lui demander où il était possible de trouver du diésel dans cet endroit isolé. D’abord fermement négatif, il nous a ensuite suggéré d’arrêter un camion qui croiserait notre chemin pour lui demander de nous vendre un peu de son carburant. Selon lui ce serait un bon moyen d’avoir du diésel bien que très aléatoire… On ne le croyait pas vraiment: il avait cette façon vague de répondre aux questions qui laisse supposer que la véritable information n’a pas été dévoilée. On était à peu près sûrs qu’il nous cachait autre chose, autre chose qui nous intéresserait vraiment! On l’a donc travaillé un peu et après quelques hésitations, il a fini par nous donner le nom d’une usine de fabrication d’acide sulfurique et borique, située à quelques kilomètres de là, qui serait en mesure de nous vendre du diésel. Selon lui, l’usine utiliserait des machines telles que des pelles mécaniques fonctionnant exclusivement au diésel. Il nous a assuré qu’on trouverait notre carburant à cet endroit, à condition de faire les 4 km de détour (aller et retour) pour aller à l’usine et de convaincre le patron de nous en vendre. Même si c’était la première fois que nous entendions parler de cette fameuse usine et que rien n’était encore gagné, j’avais tout de même le profond sentiment que nos problèmes d’essence venaient d’être résolus. J’en étais convaincue jusque dans mes tripes et pour moi, il ne faisait aucun doute que notre seule chance d’arriver à San Pedro de Atacama sans trop de galères résidait dans cette hypothétique usine…

IMG_4580Révision générale du moteur et pompage pour l’aider à démarrer – Laguna Colorada, Sud Lipez

Après quelques difficultés pour démarrer Jolly encore gelé par la nuit, nous voilà partis sur les pistes du désert bolivien et leurs vaguelettes déglingueuses d’auto. On avait une bonne heure de route à faire avant de rejoindre l’usine vu la vitesse d’escargot qu’on était forcé d’adopter pour l’intégrité de Jolly d’une part et pour la poussière d’autre part; car malgré le pansement au “doct tape” minutieusement posé sur tout l’arrière de Jolly, les particules de poussière étaient là, infiltrant nos affaires et nos narines qui devenaient de la même couleur que le reste du paysage! Comme si le désert s’était invité dans notre maison et dans notre corps… C’est ainsi qu’à la vitesse moyenne de 15 km/h, nous sommes arrivés au croisement des chemins où un choix devait se faire: à droite vers l’hypothétique usine pour un hypothétique ravitaillement en carburant et un certain détour de 4 km ou à gauche vers la poursuite de notre route…

Après quelques hésitations, nous avons décidé de bifurquer à droite et de nous éloigner de notre chemin pour rejoindre l’usine… En peu de temps, nous avons commencé à voir son nom apparaître sur des panneaux, puis à croiser quelques camions, à apercevoir de la fumée et enfin l’usine! Elle était bien là, bien réelle, bien vraie! A l’entrée, fermée par une barrière à levier, un gardien habillé d’une chienne de travail et la chique de coca à la bouche est sorti de sa cabine pour venir à notre rencontre. C’est Hugo qui est allé lui parler et quelques minutes plus tard, alors que le reste de la troupe attendait avec un stress non dissimulé le résultat de la conversation, Hugo est revenu avec le sourire aux lèvres et le pouce levé en signe de confirmation: c’est dans la poche!

“Ils vont nous vendre du diésel mais il faut attendre 1 heure environ, le temps qu’ils finissent leur pause déjeuner.

Un peu plus d’une heure plus tard, nous entrions dans l’usine sous la direction du gardien que nous avons fait monter à l’avant de Jolly. Les règles étaient claires: pas de photos et le port du casque de sécurité obligatoire! Par contre il n’y avait aucune restriction quand au port des sandales et du tee-shirt pour entrer dans l’usine! Notre gardien, la bouche et les dents horriblement verdies par la feuille de coca chiquée à longueur de journée, nous a accompagné jusqu’au bureau du chef où nous avons reçu notre promesse de vente de carburant, présentée sous la forme d’une facture. Nous sommes ensuite entrés dans le bureau du comptable après être passés à travers les silos des mélanges chimiques où se fabriquait l’acide, pour payer notre facture. L’atmosphère, pleine de poussière et saturée d’acide était irrespirable, même dans les bureaux pourtant isolés des silos. Deux hommes étaient là. Deux hommes travaillaient dans ce même bureau où se décidaient mélanges chimiques et transactions au rythme de leur respiration quotidienne de cet air vicié, irritant bronches et voies respiratoires. Nous n’y sommes restés que quelques minutes mais cela a suffit pour nous sentir indisposés par l’acide, le nez et les voies respiratoires en phase d’irritation. Nous avons payé notre facture, 40 litres d’essence au prix bolivien (on était vraiment content) et nous nous sommes rendus à la pompe de l’usine. On nous y a rempli le réservoir plus un petit rab de 5 litres dans les bidons puis nous avons pris congé. En quittant l’usine miraculeuse notre ange-gardien nous attendait à la sortie pour récupérer ses casques de sécurité et nous ouvrir la barrière. Très reconnaissants de son aide, nous l’avons remercié du mieux possible avant de quitter l’usine et ses acides sous le sourire chaleureux et les bénédictions de monsieur l’ange-gardien. Il était content et nous aussi…

Le reste de la journée s’est déroulé tranquillement, avec la traversée des paysages les plus beaux jamais rencontrés! Bon j’avoue que les esprits libérés de tout soucis d’essence y sont pour beaucoup, mais nous avons apprécié avec plénitude les dunes ocres et leur vigognes sauvages du désert Salvador Dali, les fumerolles acides des geysers de Sol de Mañana, les eaux chaudes d’Aguas Termales et les couleurs bleu-vert turquoises du Laguna Verde où nous avons installé notre campement, autant que possible à l’abri du vent et de son pote le froid! Pour cela, nous avons trouvé une petite colline parsemée de rochers où nous avons pu installer la tente, notre table de pic-nic et notre Jolly dans un confort relatif, après avoir passé une bonne heure à nettoyer la montagne de poussière qui s’était, une fois de plus, accumulée dans l’auto malgré toutes nos précautions!

DSC_4218Un bon bain chaud dans un cadre sympathique! Aguas termales – Reserve Eduadro Avaroa

À 4800 mètres d’altitude, soit la hauteur du Mont Blanc, le froid tombe rapidement sans que même un (ou plusieurs) rhum bien serré puissent y faire quelque chose! La colline était un bon abri mais l’altitude et le ciel sans nuage n’étaient d’aucune barrière au gel qui commençait à imposer sa force partout sur son passage. Alors que nos membres, malgré le rhum, s’engourdissaient durant notre repas, le gel s’est vicieusement infiltré jusqu’à l’intérieur de notre chair, nous poussant à regagner nos maisons respectives à l’heure des poules! Il était à peine 19 heures que nous étions déjà tous au lit, grelottant comme des asticots à l’intérieur de nos sac de couchage dans une ultime tentative de réchauffement du corps. J’avais les pieds qui me torturaient, brûlés par le froid. Je claquais des dents et j’avais le corps rempli de spasmes. Hugo, bien que plus résistant, grelottait lui aussi et ce n’est qu’après une bonne heure, les membres entremêlés pour faire circuler la chaleur des corps, que nous avons cessés d’être des glaçons!

DSC_4282Les guerriers de la cuisine en pleine lutte contre le froid! Laguna Verde – Reserve Eduardo Avaroa

Réveillée aux aurores le lendemain matin, je me suis aventurées dans les lueurs glaciales de l’aube naissante. Emmitouflée des pieds à la tête, j’observais les environs… Tout était blanc! Les rochers, les plantes, les dunes, Jolly… Le thermomètre est au moins descendu à -8000 °C cette nuit! Ce qui laisse supposer d’une part, que nous venions de passer la nuit la plus froide du voyage et d’autre part, que Jolly aura besoin d’aide pour démarrer! Il était 7heures et demie passées et le soleil n’arrivait toujours pas à percer les montagnes entourant Laguna Verde. C’était la lune qui régnait encore, volant les couleurs turquoises du lac contre un blanc argenté où se reflétait parfaitement le sommet du volcan Licancabur. En rentrant au campement je pensais, qu’il nous restait à peine plus d’une heure pour rejoindre la frontière au même moment que les tours opérateurs, afin de trouver une voiture qui pourrait ramener Florent et Pascal vers Uyuni.

DSC_4343Laguna Verde et le volacan Incancabur au petit matin – Réserve Eduardo Avaroa

En attendant que le soleil fasse fondre la givre installée sur Jolly, nous avons plié bagages en dégivrant du mieux possible tente, sac de couchages, couvertures, corps… Nous n’avons pas déjeuné, préférant arriver le plus tôt possible à la frontière. Après quelques pompages nécessaires à faire monter l’essence au moteur, ce dernier n’a pas trop peiné à démarrer, malgré nos craintes et le froid encore vigoureux. Nous avons quitté Laguna Verde quelques minutes plus tard, rejoignant la piste qui menait à la frontière chilienne. Au poste, qui ne comprenait qu’un bâtiment en adobe (sorte de terre cuite), un stationnement de poussière et une barrière manuelle, nous avons trouvé nombre de minibus, 4/4 et camionnettes attendant leur passagers pour rejoindre l’une ou l’autre des villes situées de part et d’autre de l’Altiplano. Florent et Pascal n’ont eu aucun mal a trouver leur chauffeur pour Uyuni et c’est après un petit déjeuner rapidement englouti que nous nous sommes dit adieu. Nos amis partis, nous avons été au poste de frontière faire tamponner nos passeports afin de quitter le pays en règle, puis un agent nous a ouvert la petite barrière qui nous séparait du Chili…

DSC_4323Jolly et notre campement encore pris par la givre de la nuit – Réserve Eduardo Avaroa

Après quelques kilomètres de piste, nous avons rejoint la route asphaltée qui menait à San Pedro de Atacama, première ville rencontrée après 4 jours et 400 kilomètres de désert total. Nous nous sommes arrêtés dans le camping d’un hôtel pour y passer la nuit et profiter ENFIN d’une douche chaude et d’un bon repas complet!

Finalement, on a beau rechercher la liberté des grands espaces et l’isolement qu’ils offrent, on est quand même contents de retrouver la civilisation et le confort qu’elle apporte!

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