La terre tremble

Le 1er avril à 20h46 la terre se met à trembler d’une magnitude de 8.2 sur l’échelle de Richter, suivie peu de temps après par un tsunami dans le Nord du Chili à Iquique et de nombreuses répliques, causant une dizaine de morts et des milliers de sans-abris. L’alerte au tsunami est lancée sur l’ensemble des côtes du Chili, mais également pour le Pérou, l’Équateur et le Honduras…

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Tremblement de terre à Iquique – Chili (photo tirée du journal Libération Monde)

Ce jour là nous étions à Mendoza en Argentine, à plus de 1700 km au sud et derrière la grande et imposante chaîne des Andes, ignorants des événements qui se passaient au Chili au même moment. Mais cette même nuit, dans mes rêves du demi-sommeil qui précède le réveil, un tremblement de terre se produisait dans un bruit tel qu’il m’a réveillée en sursaut! À moitié assommée, j’ai mis quelques secondes à recouvrer mes esprits et à comprendre ce qui se passait et où j’étais. Il faisait encore nuit mais je savais que le jour n’allait pas tarder à se lever… Le camping était calme mais il y avait effectivement du bruit quelque part au loin; de la musique dont les basses se sont associées au bruit d’un tremblement de terre dans mes rêves. Bien que mon coeur bourré par l’adrénaline de la peur battait encore à plein régime, j’étais rassurée par  mes sens et j’ai finalement retrouvé le sommeil…

Au matin, alors que nous étions prêts à quitter Mendoza pour le Chili, un campeur que nous n’avions jamais vu avant s’est approché de nous pour nous avertir de ce qui se passait de l’autre côté de la frontière.

“Faites attention si vous allez au Chili, le sol tremble en ce moment…>

“C’est bizarre dis-je à Hugo… J’ai rêvé d’un tremblement de terre cette nuit…

On a traversé les Andes… Ces montagnes gigantesques garnies des volcans parmi les plus actifs de la planète et gardiennes de paysages grandioses presque inaccessibles qui nous séparaient du long spaghetti vibrant qu’est le Chili! On a roulé en direction de Santiago puis de Valparaiso/Viña del Mar que nous avons rejoint le lendemain, le 3 avril en fin d’après-midi. Nous avons passé la nuit à Viña del Mar, au bord de la mer, dans un endroit reculé et isolé de la route avec le bruit des vagues pour toute berceuse. On était sereins… Les 1700 km qui nous séparaient d’Iquique et de sa zone d’instabilité géologique nous rassuraient : on ne se sentait pas vraiment concernés!

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Viña del Mar – Chili

Et puis il y a eu la nuit du lendemain. La nuit du 4 au 5 avril où d’un seul coup la cabane dans laquelle nous dormions, à quelques pas de la mer, s’est mise à trembler dans un bruit de fin du monde! D’un seul coup c’étaient nous les victimes, nous les concernés! Plus encore que l’instabilité du sol et le tremblement des murs, c’était le bruit qui était effrayant: il venait d’en bas! Les entrailles de la terre hurlaient dans un grondement sourd et interminable comme si quelqu’un les torturaient inlassablement. Quel type de séisme c’est? Un gros? Un petit? Va-t-il s’en suivre un tsunami? Est-il unique ou va-t-il y en avoir d’autres? Comment les autorités nous préviennent? Pas le temps de réfléchir! J’ai secoué Hugo encore à demi endormi pour qu’il quitte le lit au plus vite et qu’on aille se réfugier quelque part… Sous un cadre de porte comme je l’avais appris à l’école ou dehors… Tout vibrait… Tout craquait… Mais rien n’a cédé…

Lorsque la colère de la terre est passée, on a quitté nos abris, rassemblé quelques unes de nos affaires et enfilé deux-trois vêtements pour prendre Jolly et regagner les collines qui surplombent le village avant un autre séisme; avant un possible raz-de-marée. Alors que nous quittions la propriété, le voisin est venu à notre rencontre, un peu amusé de nous voir sortir l’auto en toute vitesse en plein milieu de la nuit.

“Faut pas vous inquiéter!” dit-il, c’est seulement si y’a des sirènes qu’il faut aller dans les montagnes! Y’a pas de sirènes, alors pas besoin de partir!

La propriétaire de la cabane est également sortie, probablement alertée par le bruit du moteur de Jolly, pour nous rassurer: apparemment tout était normal et nous pouvions aller nous recoucher!

De nouveau au lit, je ne trouvais pas le sommeil… Je savais, pour l’avoir lu, que le séisme qui s’était produit à Iquique n’était pas celui attendu par les géologues et qu’un autre, au moins de la même amplitude était à prévoir plus au sud… Mais où? Ce pouvait très bien être ici comme à quelques kilomètres d’Iquique et rien ne me permettait de trancher! Des chiens dehors aboyaient à perdre la voix tandis que je tournais et me retournais dans le lit, tentant de chasser le souvenir du bruit de cette terre qui tremble. Je repensais aux paroles de la maîtresse de maison : “tout est normal…” Non! Lorsque le sol, ce point de repère infaillible qui nous accompagne tous les jours, qui détient notre entière confiance et les bases de notre existence se liquéfie sous nos pieds; lorsqu’il nous montre qu’il est aussi fragile et imprévisible que la vie, alors non ce n’est pas normal! Ce n’est pas avec cette idée là que nous grandissons: je ne me lève pas le matin en me demandant si mon plancher est toujours là et si la terre sera capable de supporter mon poids; je suis sûre que ce sera le cas! Mais l’expérience de cette nuit me force de comprendre que je me suis trompée. Que le sol, comme toute nature, a ses faiblesses et ses limites qui peuvent se manifester n’importe quand, n’importe où et transformer profondément ce qui était considéré  immuable et indéfectible la seconde d’avant…

L’esprit emmêlé dans tous ces tourments, les idées obscurcies par la prise de conscience brutale que, pour un futur proche du moins, je n’étais plus capable de faire confiance au sol qui se trouvait sous mes pieds, j’écoutais en silence la vie qui se réveillait dehors dans l’aube naissante. Apaisée par le chant des oiseaux je me suis laissée gagner par un sommeil sans rêve et sans satisfaction…

View over Valparaiso, in Chile.

Valparaiso, son bord de mer, ses collines et ses maisons colorées – Chili

Il est minuit passée et nous sommes maintenant le 6 avril. J’écris cet article, incapable de trouver le sommeil; l’esprit en alerte… Après une journée passée à visiter la ville de Valparaiso où tout semblait normal pour ses habitants, je ne parviens toujours pas à comprendre comment leur vie était à ce point naturelle alors que j’avais encore l’impression que tout pouvait s’effondrer d’un moment à l’autre…

Je regarde le sol qui nous supporte. Ce même sol qui a tremblé la nuit dernière! Mais l’esprit embrouillé par le manque de sommeil et la noirceur de mes pensées, je ne le vois pas. Pour moi, il n’est qu’un leurre qui attend son moment pour disparaître…