La séparation, la traversée, les retrouvailles et la suite

C’est Noël à El Valle de Anton, Panama. On se prend un petit apéro avec quelques chips et une bière, on appelle la famille… En un instant on se retrouve chez nous, au Québec et en France pour un partage de quelques rires et sourires… On voit les cousins, les neveux, les nièces, les parents, les grands-parents… Le temps d’un appel… Puis, d’un seul coup, tout est fini! Notre véritable décor reprend sa place et nous confronte à notre solitude en ce jour spécial. Pour la première fois depuis notre départ, on s’est sentis vides, loin et seuls…

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El Valle de Anton; vue depuis un des sommets du volcan – Panama

C’est le vrai coût du voyage! Le prix à payer pour gagner une liberté de mouvement et d’action quotidienne. C’est le revers de la médaille de l’explorateur qui veut toujours aller plus loin, qui veut regarder au-delà des montagnes pour trouver d’autres hommes et femmes dotés d’autres cultures et enrichir ses yeux et son esprit de ces nouvelles expériences vécues. En ce jour, on aurait voulu pouvoir nous téléporter auprès des nôtres pour ne pas être seuls, pour vivre la chaleur des fêtes de Noël comme on le fait depuis la naissance, depuis notre éternité…

En ce jour, on a salué Jolly, notre copain, celui qui partage avec nous tous nos moments drôles et moins drôles, celui qui est notre maison et notre monture, celui qui veille, qui patiente, qui monte, qui descend, qui lutte, qui traverse les pluies torrentielles et les chaleurs torrides… Jolly sans qui ce voyage ne pourrait être. Jolly qu’on va devoir mettre en boite pour traverser l’océan parce qu’il n’y a pas de route entre le Panama et la Colombie. Vraiment! Cette région vierge s’appelle le Darien et elle est volontairement conservée ainsi pour lutter contre le narcotrafic en compliquant le transit de la cocaïne vers l’Amérique Centrale. Ne pouvant entrer en Colombie par voie routière, on s’est alors tourné vers l’océan et les bateaux!

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Une partie du port de la ville de Colon – Panama

On a emmené Jolly au port de Colon (Panama) le lundi après-midi du 30 décembre dans le but de l’enfermer dans son container en attendant le jour de son embarquement, le 5 janvier. Malheureusement, on n’a pas pu pas avoir accès au container pour de prétendues raisons de sécurité et on a dû laisser notre compagnon dans une zone terriblement glauque du port de Colon, d’où jaillissait de son atmosphère douteuse l’odeur de la corruption, aussi fortement que la chaleur torride frappait les visages et la poussière obstruait les narines. On avait l’impression désagréable d’abandonner Jolly à son propre sort, sans pouvoir agir autrement, totalement impuissants face à l’organisation implacable du port en matière de transport de marchandises. On était en colère, on avait peur pour Jolly et encore une fois on s’est sentis seuls et complètement démunis… Dans le bus qui quittait Colon pour Portobelo, on espérait, la boule au ventre, que nous n’avions pas pris de mauvaises décisions concernant la traversée vers l’Amérique du Sud et que Jolly serait bien au rendez-vous du 7 janvier, à Cartagena … C’est à pied que nous sommes arrivés dans notre auberge de Portobelo, complètement déboussolés par l’amputation d’un membre de l’équipe des “Voyageurs-des-Amériques”!

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Village de Portobelo d’où nous avons embarqué pour Cartagena – Panama

Notre traversée vers le continent sud américain s’est déroulée du 2 au 7 janvier, pour un total de 5 jours en mer dont 3 à travers l’archipel des San Blass, qui est formé de 300 îles et îlots coralliens appartenant aux tribus Kuna qui peuplent l’archipel depuis des centaines d’années. Ils sont aujourd’hui indépendants du Panama et vivent de la mer, du tourisme et de l’artisanat traditionnel qu’ils vendent aussi bien sur le continent que sur les îles.

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Pêcheurs Kuna aux îles San Blas – Panama

Ils sont organisés en différentes tribus, chacune dirigée par un chef qui est élu par un conseil tribal. Il prend les décisions politiques, sociales et économiques concernant sa tribu qui peut s’étendre sur plusieurs îles. En revanche, l’orientation politique générale de l’archipel est décidée par le conseil de l’ensemble des chefs des différentes tribus. Ils prennent ainsi les décisions cruciales concernant l’avenir de l’archipel et de ses habitants comme, par exemple, l’obtention de l’indépendance vis-à-vis du Panama et la reconnaissance de leur statut en tant que nation. Les Kunas ne parlent pas ou très peu l’espagnol. Ils se marient entre eux et ne peuvent ramener quelqu’un du continent. Le métissage est interdit sous peine de bannissement irrévocable. Les problèmes de consanguinité sont visibles, notamment au niveau de leurs genoux qui sont complètement déformés. Ils sont également petits avec des traits indigènes forts faisant penser aux indiens d’Amazonie. Les femmes, habillées de manière traditionnelle, sont parées de bracelets au niveau des bras et des jambes qui les protègent des mauvais esprits et ont le nez percé d’un anneau entre les deux narines. Les hommes eux, sont en caleçon, en short ou en pantalon avec quelques fois une petite camisole sur le corps. Ils sont moins réservés que les femmes et souvent plus facile à approcher. C’est notamment grâce à un chef de tribu et à sa femme qu’on a pu en apprendre sur ce peuple dont on en ignorait l’existence avant notre arrivée au Panama. Ils se sont ouverts à nous, autour d’une table de “cocos locos” (noix de coco avec du rhum dedans) avec gentillesse et passion le temps d’un couché de soleil au milieu d’un océan d’îles et de corail.

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Le chef Kuna et sa femme qui nous ont accueillis dans leur île – Îles San Blas – Panama

Nous avons quitté les San Blas un soir et, après un jour et deux nuits de traversée en pleine mer, nous avons posé le pied sur le sol colombien le matin du 7 janvier. La chaleur était étouffante et nous ressentions encore le remous de la mer dans notre corps malgré la terre ferme. Épuisés par la traversée, nous nous sommes réfugiés à l’auberge où nous avions réservé un lit en attendant le moment des retrouvailles! Avec Jolly, bien sûr, qui attendait au port qu’on puisse le libérer de sa boite, mais également avec la famille Nicolas, Catherine et les petites qu’on devait rejoindre ici, en Colombie, après six mois de voyage.

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Jolly au port de Cartagena – Colombia

Les retrouvailles avec la famille, attendues depuis des semaines, ont fait un bien fou et, le lendemain, lorsque Jolly était enfin parmi nous, un peu violenté mais en bon état (il a été fouillé et des choses idiotes comme des post-it, des stylos et des piles ont été volées), nous nous sommes sentis remplis, heureux d’être tous ensemble et d’avoir, sur les sièges avant et arrière de Jolly, Nicolas, Catherine et les deux petites, sur la route avec nous!

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La famille réunie à Cartagena – Colombia

Aujourd’hui nous sommes de nouveau seuls avec notre compagnon, en route vers l’Équateur. Il nous reste à peine quelques mois pour rejoindre la Terre de feu avant le froid de l’hiver et 6 mois pour continuer d’explorer l’Amérique du Sud. Même si, en temps, nous sommes arrivés à la moitié de notre voyage, il n’en est rien pour les kilomètres. Nous sommes encore à 5 degrés au Nord de l’équateur et la Terre de feu se trouve au 55ème parallèle Sud… L’Amérique latine s’ouvre à nous dans toute son immensité, et, même si c’est long et court à la fois, il nous reste encore six mois de voyage, de paysages, de cultures et de vies à découvrir, tous les 3, comme au tout début!