L’île aux trésors!

Chiloe est l’île principale d’un archipel chilien situé au sud de Puerto Montt et qui s’étend sur 250 kilomètres de long, faisant face aux fjords à l’est et au vaste Pacifique à l’ouest. Elle est la plus grande du continent sud-américain et probablement la plus surprenante. Du bateau qui nous transporte de Pargua (le continent) à Chacao (l’île), on distingue difficilement Chiloe qui peine à émerger de la couche de brume qui semble l’envahir perpétuellement. Son ciel est bas et gris, ses eaux sont tumultueuses et son climat froid et humide… Rien de très attrayant au premier abord et pourtant…

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La côte brumeuse d’Ancud – Isla grande de Chiloe

Complètement ignorants, nous avons commencé notre périple par la péninsule Ouest de l’île qui regorge de forteresses espagnoles sensées la protéger des invasions de pirates dont elle faisait l’objet. Curieux, nous nous sommes perdus à travers les méandres de ses côtes, appréciant depuis les forts en ruine et les phares aujourd’hui occupés par l’armée, leurs paysages ténébreux toujours accompagnés de ce ciel bas qui s’emmêle impudiquement dans les vagues. Pris par l’obscurité, nous nous sommes arrêtés au milieu d’une plage pour bivouaquer, entourés d’un côté par des vaches broutant l’herbe d’un pré qui s’allongeait sur le sable humide et de l’autre par des dauphins qui jouaient ou chassaient dans les vagues toutes proches. La nuit est alors tombée sur ce jour qui ne s’était jamais levé tandis que nous nous demandions sur quel coin de la terre nous étions tombés…

Le jour suivant a débuté de la même manière, avec un ciel gris touchant le sol qui nous plombait le moral. Les vaches étaient carrément sur le sable mais les dauphins avaient disparus… Le décor était tout aussi sombre, impénétrable, énigmatique! Nous avons poursuivi notre exploration de l’île en nous dirigeant de l’autre côté, manquant de renverser deux ou trois saoulons au passage (oui… les pêcheurs, lorsqu’ils ne sont pas au travail, ont une fcheuse tendance à boire leur ennui)! Nous voulions aller voir ces églises de bois dont on nous avait venté les mérites… C’est ainsi que sans trop le savoir, nous sommes tombés sur de véritables bijoux historiques! Ces églises toutes faites de bois, parfois sans un clou et selon une technique de charpenterie très… marine, sont les vestiges du mariage entre deux cultures et de la fusion de leurs techniques. Les Chilotes ne construisaient qu’en bois et ne connaissaient que ce matériau pour toute architecture. Lorsque les Jésuites sont arrivés et ont commencé à évangéliser l’île, ils ont fait appel à la communauté indigène pour construire ces lieux de cultes en rapport étroit avec la mer et ses impératifs: les clochers simples et hauts dominent les rivages afin d’être vus depuis la mer et les parvis sont surélevés pour être protégés des inondations et aussi servir d’abri aux populations. Elles sont près d’une centaine, construites sur le même modèle dont 16 sont déclarées patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Certaines, en état de délabrement avancé font pitié mais d’autres sont incroyablement belles, puissantes tant elles semblent porter les cicatrices de l’Histoire avec noblesse et sagesse. On ne peut que rester contemplatifs face à ces bâtiments qui démontrent le génie d’une technique d’architecture vieille de 500 ans et qui a su traverser les siècles…

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Eglise Notre-Dame de Quinchao (UNESCO) – Isla Grande de Chiloe

En suivant la route de ces églises, nous avons rencontré Guilhem et Caro, un couple de voyageurs franco-argentin avec lesquels nous avons voyagé quelques jours à travers l’île. Le temps s’était mis au beau et nous avons pu admirer des vues imprenables sur l’imposante cordillère des Andes et certains de ces volcans encore actifs dont les sommets sont éternellement pris dans les glaces. Grâce à eux, nous avons pu entrer chez Victor, un chilien de Punta Arenas, psychologue un peu hippie installé depuis quelques mois dans l’île et qui nous a fait découvrir toute une panoplie de spécialités locales, souvent très grasses mais délicieuses. Parmi elles, le “curanto”, plat cuit à la vapeur pendant des heures au milieu de pierres fumantes et constitué de fruits de mer, de viande fumée, de cuisses de poulet, de patates et de “chapalele” qui sont des petites galettes faites à base de purée de pomme de terre, de farine et de “chicharones” (sorte de gras de porc ou de morceau de porc bien gras…). Le tout est macéré dans le jus des fruits de mer qui dégorgent pendant la cuisson et de vin blanc! Un régal! Une explosion de saveurs dans la bouche qui émoustillent les papilles après tant de jours passés à manger des sandwiches au jambon ou des pâtes au thon!

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Notre curanto chez notre hôte Victor, Dalcahue – Isla Grande de Chiloe

L’archipel est aussi rempli de croyances en tout genres dont les légendes sont peuplées de monstres, de sirènes, de sorciers, de nains et d’humains défigurés, de sortes de trolls irrésistibles qui causeraient la grossesse de femmes en dehors du mariage et d’une femme magnifique, nue, qui indiquerait la fertilité des côtes de l’archipel et leur abondance ou pénurie de poissons, coquillages et autres crustacés… Selon un écrivain originaire de l’île, Francisco Coloane, ces croyances seraient historiques et viendraient d’un livre de magie blanche abandonné par un marin espagnol lors de l’échouage de son bateau sur les côtes de l’archipel. Elles mélangent alors les mondes des terres et de la mer, véritable terreau fertile pour l’imaginaire qui peut alors inventer comme bon lui semble toutes sortes d’histoires pour passer les longues soirées froides, brumeuses et humides de l’hiver.

Et c’est ainsi qu’après cinq jours passés à explorer l’île, nous avons pris la route du retour sous une pluie battante, la tête bourrée d’images, d’histoires et de rencontres; le coeur gonflé d’une pointe de nostalgie à l’idée de quitter cette île aux merveilles qui se cache si bien dans sa brume protectrice.

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Maisons sur pilotis (Los palafitos) de Castro – Ilsa Grande de Chiloe