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L’empire minier du Nord du Chili: le Paso Sico

Il était déjà 16h passées lorsque, ce jour là, nous avons traversé la frontière du Paso Sico qui sépare l’Argentine du Chili. Remplis de poussière et de froid, transis par le vent qui nous avait volé jusqu’à nos derniers souffles d’énergie, épuisés par les centaines de kilomètres passés dans le désert de Salta et de Catamarca à la merci des caprices de la nature, l’arrivée au Chili nous a paru comme salvatrice, comme si la fin du calvaire avait enfin sonné. Pourtant le vent soufflait très fort ce jour là et aucune frontière n’empêche le vent de souffler… Le jour tombait, il nous fallait trouver refuge, un coin abrité où il nous serait possible de laver Jolly de sa poussière, manger un morceau et dormir en paix. En vain. L’heure tournait et seul le vide du désert, qui s’étendait à perte de vue avec ça et là des sommets infiniment lisses et froids, s’offrait à nous comme seule réponse à nos attentes. La nature, par la voix du vent, semblait se moquer de nous: “vous dormirez sous mes caprices et rien, rien d’autre que le climat gelé et venteux de mes sommets ne vous sera offert!”. Hugo conduisait, confiant. Je n’en pouvais plus de fatigue, d’angoisse et de lassitude…

_DSC3405Sur la route du Paso Sico, Tolar Grande – Argentine

Un poste de police. Contrôle obligatoire de tous les véhicules! Quelques bicoques pour tout bureau et un chien, adorable (dont j’enviais le pelage épais et doux) allongé à la porte d’entrée le museau au vent, pour tout accueil. Une fois à l’intérieur, le policier chaudement vêtu contrôla nos papiers et nous demanda notre destination:

– San Pedro de Atacama monsieur mais nous n’y arriverons pas ce soir…

– Ha! Mais ce n’est pas loin San Pedro… deux heures de route, pas plus.

– Avec Jolly, à cette altitude, nous faisons du 20 km à l’heure. Alors deux heures de route se transforment en 8 heures et encore… si tout va bien.

– Ha!

– Monsieur? Dis-je d’une voix frêle, presque abattue.

– Oui? répondit-il sans lever les yeux, penché sur son cahier à remplir les données concernant l’immatriculation et le moteur de Jolly.

– Savez-vous où nous pourrions trouver un endroit pour la nuit? Nous dormons dans la camionnette mais il nous faut un abri… Vous comprenez? Le vent, le froid…

– Si! Si! Je comprends, mais le premier village est à cent kilomètres… À moins…

– À moins? Fis-je remplie d’espoir, les yeux prêts à boire n’importe laquelle de ses paroles.

– Après la courbe, vous allez monter un col… Le plus haut de la région et après, ça redescend. Vous verrez, à 1km après le col, il y a une mine… Demandez-leur s’ils peuvent vous accueillir pour la nuit. Je ne garanti rien mais vous pouvez essayer, je sais que parfois ils accueillent des voyageurs… Bonne chance! »

Une bourrasque de vent nous fouetta le visage, à peine sorti de la cabane du policier. Le chien nous lança un regard doux, presque de pitié, avant de se frotter contre nos jambes. Son pelage chaud et poussiéreux, semblant lui offrir toute la couverture nécessaire contre les rigueurs de la nature, me fit regretter l’époque où, peut-être, nos poils nous protégeaient du froid nous aussi… Un soupir au bord des lèvres, je lâchai le chien et montai dans Jolly, branlant sous les bourrasques, aux côtés d’Hugo avec une seule idée en tête: trouver la mine!

_DSC3459Un bidon d’essence pour pouvoir continuer la route!, Paso Sico – Chili

Après le fameux col, les quelques bâtiments de béton blanc, longs et bas, installés au pied d’une petite butte mi-sableuse mi-rocheuse semblaient perdus et désolés. Un panneau suivi d’un petit chemin indiquait l’entrée de la mine, fermée, avec l’interdiction d’entrer. Bien qu’hésitants, nous avons franchi la limite, installant Jolly à quelques mètres d’un bâtiment qui semblait, par sa taille, être le principal. Un homme au visage sympathique mais réservé nous ouvrit, en nous demandant l’objet de notre visite. Nous avons à peine eu besoin de nous expliquer et de lui demander l’hospitalité qu’il nous offrit une chambre pour la nuit avec bénéfice des installations, quoi que très rudimentaires, de la mine. Il s’appelait Oca. Gardien depuis 7 ans de cette mine fantôme qui  n’attend que la remontée des prix du fer pour ouvrir ses portes et les entrailles de la terre, ce petit homme retenu et vieilli par la solitude nous est apparu comme un ange tombé du ciel, le salut après ces kilomètres de lutte contre l’austérité du climat andain.

_DSC3445Mine de Laco, Paso Sico – Chili

Une fois Jolly vidé de sa poussière, nos lits faits, un repas de pâtes au thon partagé avec nos hôtes et la réserve d’Oca quelque peu brisée, nous avons appris que cette mine solitaire et spectrale est la première d’une longue série située dans les régions d’Atacama, de Tarapacà et d’Arica y Parinacota, soit tout le nord apparemment stérile du Chili. Oca et son collègue George nous ont avoué que la terre Andine regorge de ressources que les hommes exploitent depuis des centaines d’années et dont le gouvernement chilien, en ayant nationalisé les mines installées sur son territoire en 1971, en tire des profits considérables réinvestis dans le développement industriel, économique, social et culturel du pays mais également dans l’armée. Grâce aux ressources de cette terre le Chili peut se vanter d’être le pays le mieux développé d’Amérique Latine mais l’histoire des mineurs et les blessures encore béantes des Andes en révèlent le prix, qui, selon nos hôtes, fut terriblement élevé…

Piqués de curiosité, nous avons donc décidé de parcourir le chemin de ces mines et de leur histoire jusqu’à la frontière du Pérou, et dont le prochain article raconte l’aventure sombre, complexe et souvent triste de cette relation entre l’homme, les ressources de la terre et le profit vertigineux qu’elle laisse, tragiquement miroiter…