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L’empire minier du Nord du Chili: Humberstone et le drame d’Iquique

Nous sommes dans le désert de Tarapacà, à quelques kilomètres d’Iquique. Il y fait une chaleur écrasante et le vent, chaud et aride, soulève sans répit le sable brûlant de cette suffocante Pampa chilienne. Le tout jeune XXème siècle entame à peine ses premières années et la production du salpêtre, qui permet, une fois transformé, d’enrichir en azote les sols agricoles de l’Europe et des États-Unis, est à son apogée. Le Chili, alors grand vainqueur de la Guerre du Pacifique qui vit la Bolivie perdre la région d’Antofagasta et son accès à la mer et le Pérou se séparer de ses régions de Tarapacà, Arica et Tacna, est le plus gros producteur au monde de salpêtre et s’enrichit de jour en jour…

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Maison de mineur célibataire, Salitera Humberstone – Chili

Dans les allées poussiéreuses de la cité minière d’Humberstone, des enfants jouent à faire tourner une roue de métal du bout d’un bâton de fer, sous l’œil attentif de leurs mères qui cuisinent ou tissent quelques vêtements à la porte de leur minuscule demeure tandis que leurs maris sont à l’usine ou sous-terre, extirpant le précieux minerai des entrailles de celle-ci. Les visages sont sales et ridés par la poussière et le vent, les membres abîmés par un labeur quotidien effectué sous un soleil de plomb, offrant à peine de quoi acheter le souper à la pulperia (magasin général) de la cité. Les distractions sont rares, voire impossibles puisque la mine arrache les mineurs à leurs foyers tous les jours de la semaine, de l’aurore au crépuscule, sans arrêt, sans répit. Seuls les rires des enfants, insouciants de la corvée et de la fatigue de leurs parents, brisent la lourdeur de la colère qui embrase petit à petit l’ensemble des foyers de la cité… Noël 1907 approche, et avec lui grandit l’irritation causée par un salaire de misère, la frustration d’une vie qui semble vouloir se coller à l’indigence… Exaspérés par les insoutenables conditions de travail, désespérés par la faim de leurs enfants, les mineurs mais également les autres travailleurs du salpêtre comme les dockers du port d’Iquique et les cheminots, déclenchent une grève générale et, le 5 décembre, ferment le port et les voies ferrées, occupent les rues d’Iquique et réclament le droit à de meilleurs salaires, la fin du monopole de la pulperìa (qui les obligeaient à s’endetter auprès de leurs patrons), des conditions de travail sûres et des cours du soir pour les travailleurs…

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Chambre de bébé dans une des maisons du patronat, Salitera Humberstone – Chili

Le centre-ville d’Iquique est maintenant le théâtre de marches quotidiennes depuis une quinzaine de jours. Humberstone et plusieurs autres mines de salpêtre ainsi que leurs usines sont complètement fermées. Des dizaines de milliers de travailleurs péruviens, boliviens et chiliens accompagnés de femmes et enfants, envahissent les rues de la ville, marchant le jour, dormant dans des habitats de fortune la nuit: c’est toute l’industrie du salpêtre qui est paralysée. Le patronat s’énerve, l’Europe en pénurie d’engrais s’impatiente, la pression monte et l’état chilien, préoccupé par le désordre social et la perte importante de revenu qu’il subit, s’insère dans le conflit. Le ministre de l’intérieur Rafael Sotomayor ordonne alors d’interdire la libre circulation et toute forme de rassemblement dans les rues d’Iquique et demande de mater la rébellion, par n’importe quel moyen. Face au refus des grévistes de se plier à ces règles, le général Roberto Silva, sous la menace du feu, force leur regroupement dans la cour de l’école Santa Marìa de Iquique au matin du 21 décembre 1907. Plus de 8000 hommes, femmes et enfants s’y entassent, attendant de connaître leur sort, espérant que la grève ne soit plus qu’une question de jours et qu’une entente puisse enfin être signée avec le patronat…

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Marche des grévistes dans les rues d’Iquique en décembre 1907, Iquique – Chili (source edicioncero.cl)

Dans l’après-midi du 21 décembre, ce sont les mitrailleuses qui répondirent à leurs attentes, s’abattant sans distinction aucune sur hommes, femmes et enfants, noyant dans le sang la révolte des travailleurs du salpêtre, marquant d’une pierre noire l’histoire d’Humberstone et des autres mines qui ont fait la richesse des uns et le malheur des autres. Lorsque le soleil se coucha ce soir là, il inonda de ses derniers rayons une cour d’école qui n’était plus que le théâtre du mépris d’une classe sociale envers une autre; un amoncellement de haine et de sang que même les flammes destinées à réduire l’école en cendres n’ont pu faire oublier…

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Cuisine dans une des maisons des mineurs mariés, Salitera Humberstone – Chili

Les mineurs rescapés furent enfermés dans des camps de concentration en plein désert, camps utilisés ensuite par Pinochet. Ceux qui avaient réussit à s’enfuir retournèrent au travail, le port rouvrit et l’industrie du salpêtre reprit son activité. Mais le massacre d’Iquique marqua les esprits et petit à petit le patronat dû accorder aux mineurs les droits qu’ils réclamaient. Les injustes pulperìas furent abandonnées, le salaire fut augmenté, les divertissements accordés et l’éducation autorisée. La cité d’Humberstone ouvrit une salle de théâtre ainsi qu’une piscine qui accueillait, de temps en temps, des compétitions. Les conditions de travail s’améliorèrent puis, petit à petit, le patronat (Anglais pour la plupart des mines de salpêtre) fut abandonné et les mines nationalisées… Humberstone ferma ses portes en 1960, après épuisement de ses ressources minières et près de 100 ans d’exploitation. Aujourd’hui, en marchant dans les ruines de la ville encore très bien conservées, il est possible de voir l’habitat des mineurs, les roues de métal et les bâtons de fer avec lesquels les enfants jouaient, la magnifique et confortable demeure du patron de la mine, le bâtiment administratif, le théâtre, la piscine, la pulperìa… Et bien sûr la mine avec sa torta de résidus qui offre un panorama splendide sur ce qu’avait pu être cette Pampa chilienne aride et dure, terreau du salpêtre à son apogée, alors que mineurs et trains sortaient des entrailles de la terre la précieuse denrée qui fut la cause d’une guerre, d’un massacre civil, de l’enrichissement agricole de l’Europe et de l’immense fortune du patronat anglais aux balbutiements du XXème siècle…

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La ville d’Iquique aujourd’hui, vue de la route n°16 – Chili