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L’empire minier du Nord du Chili: Chuquicamata.

La ville de Calama est une horreur monumentale, un mirage urbain au beau milieu du désert. Située à une centaine de kilomètres au Sud du joli village touristique de San Pedro de Atacama, la cité bétonnée et sale jure avec le décor idyllique des montagnes environnantes. Près de 150 000 personnes habitent cette ville industrielle qui essaye tant bien que mal de se cacher à l’ombre de quelques malheureux arbres arrosés au prix du détournement de sources d’eau provenant des lointains sommets à peine enneigés… Tout, dans l’environnement immédiat de l’agglomération semble transformé, déformé, défait, abîmé, un paysage désolant et choquant à nos yeux après les grands espaces naturels et encore intacts traversés durant les dix derniers jours. Nous ne resterons pas longtemps! Juste un ravitaillement en essence et en nourriture et on s’en va! Mais, alors que nous approchions des artères de la ville, Hugo apprend que Calama cache un trésor: une mine de cuivre! La plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde, exploitée par la compagnie d’état Codelco Norte et située à quelques kilomètres à peine de Calama, dans une ville appelée Chuquicamata. Ainsi, nous décidons de rester et, après le ravitaillement nécessaire aux estomacs de chacun (Jolly compris!), nous nous sommes rendus au centre des visiteurs de Codelco afin d’explorer ce trou de cuivre dans la montagne; le plus profond du monde… C’est le lendemain que nous avons réussi à avoir une place dans le tour guidé offert aux visiteurs par la firme. Nous montons dans un bus accueillant un peu plus de quarante personnes et, habillés d’un gilet et d’un casque de sécurité, nous quittons Calama pour Chuquicamata….

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Une des tortas que nous pouvons apercevoir sur le chemin vers Chuquicamata – Atacama, Chili.

Sur la route, nous pouvons apercevoir quelques trous et leurs résidus répandus aux alentours comme des montagnes carrées, montées en étages. “La torta” (le gâteau) que nous dit, caché derrière son micro, notre guide; “mais ce sont des petits trous et des petits gâteaux… Chuquicamata est beaucoup beaucoup plus grande”. Pourtant, la vue déformée de la terre était déjà impressionnante: des trous béants dans lesquels circulaient des véhicules immenses sous des nuages de poussière qui, selon les vents, arrivaient parfois à masquer les “tortas”, ces montagnes de résidus miniers qui s’élevaient facilement à quelques centaines de mètres. Le paysage était affreux et s’enlaidissait au fur et à mesure que nous grimpions vers la cité minière principale qui s’est déployée devant nos yeux ébahis, comme une cité morte, vidée de ses habitants, maisons en ruines ou partiellement détruites, arbres morts asphyxiés par le soleil dans un décor aux tons ocres qui s’étend à perte de vue. Même la ville est de la couleur ocre de la terre et, à quelques endroits, elle est engloutie par la géante “torta” qui a déjà avalé un quartier entier et l’hôpital, qui fut un temps le plus grand et le plus moderne du pays…

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Un quartier de Chuquicamata partiellement envahi par la torta, Chuquicamata – Chili

C’est en 2007 que les mineurs et leur familles, commerçants et citoyens de Chuquicamata ont dû abandonner leurs maisons et la vie qu’ils avaient bâtie dans la cité car le gouvernement jugeait, dans une loi spéciale, “trop dangereux d’habiter si proche d’une mine”. Suite à cette loi, 25 000 personnes se sont retrouvées, du jour au lendemain, expropriées et obligées d’habiter Calama dans des bicoques dont Codelco est propriétaire à 50%. Chuquicamata, dans son intégralité, est aujourd’hui propriété de Codelco et, entièrement barricadée, son accès interdit à tout étranger de la compagnie. “Ce sera bientôt un site UNESCO me dit le guide, la présidente Bachelet en a fait la demande. Lorsque nous serons UNESCO, l’accès sera plus libre et la ville pourra être visitée par tout le monde”. À ce moment précis, je me demandais quel intérêt cette ville fantôme et désolée pouvait bien représenter pour devenir patrimoine mondial de l’humanité…  La comparant à des sites comme le Machu Picchu au Pérou ou Tikal au Guatemala, je la trouvais bien pauvre… “Non! me dit le guide presque outré par ma réflexion; la vie qu’il y a eu ici est très intéressante! Depuis la création de la ville au début des années 1900 jusqu’à son abandon en 2007, il y a eu une histoire très riche qui est celle des mineurs et de leurs patrons et qui est universelle! C’est le monde de l’extraction minière, un monde qui appartient à la terre entière! C’est évident voyons! ”

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Plaza Mayor, Chuquicamata – Chili

Il me laissa tomber avec mes questions et, après avoir expliqué le processus de fabrication du cuivre le plus raffiné au monde : « avec 99.9997% de pureté” qu’il dit avec fierté dans le grand et magnifique local de la compagnie autrefois le magasin général (ou la pulperia), il nous a tous appelés à remonter dans le bus pour aller voir la mine et son fameux trou. À cette étape de la visite, les chaussures fermées, le pantalon et les manches longues en plus de l’équipement de sécurité de base étaient obligatoires. Nous crevions comme des rats sous la chaleur intense mais les règles sont strictes et le guide n’en dérogeait pas. Le bus nous déposa, après l’ascension d’un des pans de la “torta”, au pied d’un mirador d’où le trou, gigantesque, s’est déployé sous nos yeux. Et, il faut bien reconnaître que malgré la blessure de plus de 5km de long et 3.5km de large faite à la terre, cette mine est un véritable trésor d’ingénierie. D’une profondeur de plus de 1 200 mètres, ce trou béant sillonné de pistes creusées à même la roche à la manière d’une vis sans fin rapporte à Codelco pour près de 7 millions de dollars US par jour et 300 000 tonnes de cuivre par an au prix d’un fonctionnement sans arrêt: 365 jours par an, 24h sur 24. Le fond est tellement loin et le trou à ce point gigantesque que les énormes camions montés sur des pneus de 4 mètres de diamètre et pouvant transporter jusqu’à 90 tonnes de minerai, paraissent minuscules et ridicules lorsqu’ils roulent le long des pentes de la mine, soulevant à peine un crachat de poussière sur leur passage. Il leur faut environ deux heures pour rejoindre le fond et remonter à la surface avec leur chargement de minerai ce qui fait qu’une journée de travail, pour un mineur, correspond à quatre allers-retours entre la surface et le fond… Ils sont 1 200 à y travailler quotidiennement, descendant au fond de la mine et ramenant à la surface des tonnes et des tonnes de minerai destiné à la fonderie et au raffinage pour en extraire le cuivre si pur principalement exporté en Chine. 

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La mine à ciel ouvert, Chuquicamata – Chili

La chaleur intense, la poussière et la plate répétition du travail ressemblait, pour moi, à quelque chose qui se rapprochait du calvaire mais, lorsque les mineurs arrivaient à notre hauteur, ils ne manquaient pas de nous saluer, nous gratifiant d’un large sourire verdit par la chique de coca mastiquée à longueur de journée, au volant d’un camion dont la taille était à présent démesurée. Une véritable joie de vivre et bonne humeur pouvait se lire sur leurs visages bruns et sillonnés de rides. Le travail n’en semblait alors que plus facile et plus gai, comme si l’el dorado était à portée de main, tapis dans l’énorme benne du camion géant… Mais en réalité la mine s’épuise et, après 100 ans d’exploitation industrielle, seulement l’équivalent d’un camion sur quatre ramène aujourd’hui un minerai exploitable, le reste étant purement stérile, destiné à rejoindre la géante “torta”, la montagne de plus de 400 mètres de hauteur qui s’élève au-dessus de Chuquicamata. Devenant trop chère à exploiter, Codelco fermera la mine à ciel ouvert en 2020, lui laissant encore 4 ans pour construire des galeries souterraines d’où elle espère tirer encore plus de cuivre pour une meilleure rentabilité. “C’est un investissement important nous informa le guide, mais d’ici 4 ans le prix du cuivre sera si élevé qu’il sera rentable d’exploiter les minerais à très faible concentration que les galeries souterraines nous permettront d’obtenir. On creusera pour plusieurs kilomètres de galeries jusqu’à 800 mètres de profondeur sous la présente mine. Nous serons ainsi la plus grande mine de cuivre au monde!”

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Camion chargé de minerai arrivant à la surface de la mine, Chuquicamata – Chili

Plus je l’écoutais parler, plus je me demandais à quoi rimait cette course vers le rien, cette course de la Reine Rouge d’Alice au Pays des Merveilles où Alice et la Reine, courant à une vitesse pourtant effrénée, ne font que du surplace.  Le but est absurde, voué à l’échec. Un jour ou l’autre la terre ne fournira plus et Calama, à l’image de Chuquicamata, deviendra une nouvelle ville fantôme, allant rejoindre la trôlée de ces vieilles cités minières dont regorge de stigmates la terre ocre, sèche et désolée du Nord du Chili. Nombre de montagnes, sur le chemin qui mène vers Iquique, sont purement artificielles et composées uniquement de résidus miniers, ces “tortas” granuleuses et carrées qui sont juchées non loin d’une “ex-officina”, nom choisi sur les panneaux routiers pour indiquer la présence de ces anciennes villes minières, la plupart en ruines et oubliées de tous.

Mais l’une de ces cités est restée dans les mémoires et peut à loisir se visiter aujourd’hui. Il s’agit de la grande cité centenaire d’Humberstone et Santa Laura, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, véritable témoin d’une époque passée où l’exploitation du salpêtre était à son apogée et une partie de son histoire, tristement marquée par le sang…

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