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Brésil, entre coupe du monde et vie sauvage

Nous sommes le 11 juillet. Le soleil perce à peine les lourds nuages et, l’esprit un peu embrumé par une longue soirée passée à jouer aux cartes entre amis, je reprends nos écrits. Ça fait un mois que nous sommes entrés au Brésil et l’Argentine est maintenant loin. Même s’il y a beaucoup de choses à dire sur cet immense pays rempli de contrastes, rien ne vient, le Brésil prenant toute la place… Tellement vaste, tellement riche… Mais tellement complexe.

Nous y sommes rentrés peu après le coup d’envoi de la coupe du monde, par Iguazu dont les chutes et le fleuve qui en résulte marquent la frontière avec l’Argentine. Le Brésil nous a accueilli sous le soleil après plusieurs jours passés sous des pluies torrentielles à Misiones, dans le nord de l’Argentine. Un soleil réconfortant donc, doublé par un accueil chaleureux et curieux de la part des habitants de la ville frontalière Foz do Iguaçu. L’ambiance était aussi à la fête à cause des matchs de pool de la coupe du monde et le centre-ville était décoré de fanions aux couleurs du Brésil, les appartements et les maisons arboraient fièrement des immenses drapeaux du pays et les voitures circulaient avec le capot et les rétroviseurs latéraux ornés de l’étendard brésilien. L’ambiance était donc à la fête et à la bonne humeur. la Brama (bière nationale) et la caiprinha coulaient à flot.

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Les chutes d’Iguaçu – Foz do Iguaçu, Brésil

Nous sommes restés quelques jours dans le coin, vivant au rythme des matchs et profitant de la douceur du climat, avant de reprendre la route pour le Pantanal, immense région marécageuse située à côté de la frontière bolivienne. Il a fallu quelques jours de route pour nous y rendre (toujours au rythme des matchs), mais une fois sur place, c’est un territoire rempli d’une faune incroyablement riche qui s’est offert à nous. Des perroquets, des araras bleus, des perruches, des toucans, des martin-pêcheurs, des spatules, ibis et pleins d’autres oiseaux dont on ne connait pas le nom et qu’on avait jamais vu avant; des jacarés (crocodiles) en pagaille, des caipivaras (énorme rongeur… le plus gros), des singes, des biches, des tatoos et j’en passe qui se trouvaient là, sous nos yeux alors qu’on roulait à travers les pistes, dont certains passages étaient encore noyés, du Pantanal. Un endroit magnifique où la vie se déroule au rythme de la nature et des levers et couchers du soleil et où les hommes se lèvent avec le chant des oiseaux et se couchent avec celui des grenouilles… Mais même dans cet endroit reculé et loin de tout, la télé était présente et nous avons pu suivre les matchs importants dont ceux de la France et du Brésil. D’ailleurs quand le Brésil joue, tout le pays cesse de travailler pendant la durée du match. Les magasins ferment, les commerces également et chacun est scotché devant sa télé, en famille, entre amis ou collègues de travail, le temps du jeu; la vie s’arrête et le temps aussi. C’est seulement à la fin du match que les activités reprennent et avec cette bonne humeur que seule peut offrir la victoire de l’équipe nationale aux habitants de son pays. Bref, on était bien.

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Jacaré en bronzette – Pantanal, Brésil

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Un dragon!!!?? – Pantanal, Brésil

Nous sommes restés environ quatre jours dans le Pantanal avant de prendre la route pour Sao Paulo où nous avons été accueillis chez des amis d’Hugo qui nous ont reçu comme des rois: les bières au frais, la pizza presque sortie du four, la caiprinha à volonté, le petit-déjeuner prêt le matin, des lits ultra confortables, un dortoir pour Jolly… Et les soirées! Les soirées interminables entre amis à discuter et à danser la samba et le forô jusqu’aux petites heures du matin sans se soucier du lever à 5 heures le lendemain pour aller travailler. Car, même si la vie semble festive en apparance, elle l’est beaucoup moins dans les faits, à Sao Paulo du moins. La circulation est tout le temps bloquée, le temps de travail est d’environ 50 heures par semaine, les loyers coûtent une fortune, l’assurance santé également, l’école pour les enfants est une folie (pour la classe moyenne, mettre son enfant à l’école coûte 30% du salaire dès la maternelle et augmente avec le niveau de scolarité)… Tout est payant et très cher et seuls les très riches s’en sortent vraiment bien. Mais le sourire reste collé à la figure et, même si des manifestations contre la FIFA et l’organisation de la coupe du monde au Brésil se tiennent toujours à Sao Paulo, dès que le ballon roule entre les pieds de Neymar, tout est oublié et seul l’instant présent compte.

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Sao Paulo, vue du bâtiment de la banque Banespa – Brésil

Jusqu’à ce mardi noir de la défaite! D’un seul coup les gens se sont retournés contre leur équipe, blessés, humiliés par un tel score. Les drapeaux sont rangés, les voitures ont retrouvé leur carrosserie d’orgine, les fanions ont disparus et les maillots jaune ont déserté les magasins. Les gens pleuraient, inconsolables. Nous étions chez Diego, un ami d’Hugo qui avait invité, pour l’occasion de ce match de ½ finale contre l’Allemagne, des amis à lui pour partager une soirée qui promettait d’être bonne. Il avait tout prévu: bières au congélateur, chips et la viande qui grillait tranquillement sur le churrasco (le BBQ), à une bonne hauteur du feu pour qu’elle ait tout le temps de nous offrir le meilleur de sa saveur. Mais dès le quatrième but, plus personne n’était devant la télé… Les gens étaient sortis, vaquaient à leurs occupations en faisant semblant de rien, niant ce qui se passait au même moment sur le terrain. Le foot n’existait plus, l’équipe du Brésil non plus et la coupe du monde était finie. La fête aussi… Ils ne pleuraient pas mais un immense malaise s’était emparé de la bonne ambiance qui rêgnait quelques minutes plus tôt. Ils s’étaient regroupés entre eux, nous laissant aucune place, nous ignorant complètement, comme honteux que nous ayons assisté à l’humiliation suprême, nous, les étrangers. Notre regard les blessait, notre présence les humiliait…

Puis l’alcool aidant, l’esprit combatif des Brésiliens ainsi que leur amour pour la fête et les amis ont pris le dessus et finalement l’ambiance s’est dégelée. Mais une blessure s’est ouverte et ils resteront à jamais marqués par cette coupe du monde maudite, qui leur à coûté des milliards en stades et infrastructures au détriment de la construction d’hôpitaux, de l’aide à l’accès aux soins et à l’éducation et de l’amélioration du service publique (ou création car il semble vraiment inexistant) et qui, en plus, leur a volé leur plus grande fierté: le foot! Diego ainsi que d’autres se demandent sérieusement quel sera l’avenir du foot au Brésil pour les prochaines années, quels seront les rêves des jeunes les plus pauvres et que deviendra le pays lorsque le mirage festif de la coupe du monde le laissera seul face à ses blessures. Certains en veulent à la FIFA mais beaucoup sont surtout en colère contre leur gouvernement, corrompu, qui n’a pas su gérer les exigences de la FIFA raisonnablement (la Fifa exige 8 stades; le gouvernement brésilien en a construit 12 dont au moins 2 qui ne serviront plus à rien), qui a dépensé sans compter, pour rien! Le Brésil a quand même perdu… Des élections sont prévues en octobre et d’ici là personne ne sait vraiment ce qui peut se passer mais déjà les gens parlent de changement, de “virer” ce parti qui s’est vendu, jusqu’à la moelle, à ses financeurs au détriment de ses convictions politiques qui lui ont valu une réélection en 2010 et 12 ans de pouvoir.

“Ça n’a pas que du mauvais, nous dit Diego, au moins on parle, on crie à la trahison, on veut changer les choses. Nos yeux se sont ouverts…”

“Et puis la coupe du monde s’est bien passée, rajoute-t-il, alors ça aussi ça fait du bien au pays, à son image et à ses habitants!”

Et c’est vrai. Le Brésil est un pays envoûtant au charme impitoyable qui ensorcelle le coeur et l’esprit, sans demander son reste!

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Match de 1/4 de finale Brésil-Colombie – Maresias, Brésil.